GRATIANO, en dehors.—Si tu le tentes, il t'en coûtera cher: tu n'as point d'armes, il faut que tu te soumettes de force.

OTHELLO.—Regarde-moi donc, et me parle; ou, désarmé comme je suis, je vais fondre sur toi.

(Rentre Gratiano.)

GRATIANO.—Que veux-tu?

OTHELLO.—Vois! j'ai une épée. Jamais arme plus sûre ne reposa sur la cuisse d'un soldat. J'ai vu le temps où avec ce faible bras et cette bonne épée je me suis fait jour à travers des obstacles vingt fois plus puissants que celui que tu m'opposes. Mais, ô vaine bravade! qui peut surmonter sa destinée? Il n'en est plus de même. Ne crains point quoique tu me voies armé: je suis au terme du voyage: me voilà au but, voilà l'écueil où finit ma dernière course. Tu recules troublé? Va, c'est une crainte perdue. Avance seulement un roseau contre le sein d'Othello et il va fuir. Où irait Othello maintenant?... (Il se tourne vers Desdémona.) Voyons, quelle mine as-tu maintenant?—Malheureuse enfant, née sous une étoile fatale! pâle comme ta chemise! Quand nous nous rencontrerons au jour du jugement, ton regard précipitera mon âme des cieux, et soudain les démons s'en saisiront.—Froide, froide, ma fille! comme ta vertu.—O maudit! maudit scélérat!—Prenez vos fouets, démons! frappez! éloignez-moi de la contemplation de cet objet céleste! lancez-moi dans les tourbillons de l'orage, rôtissez-moi dans le soufre, baignez-moi dans les abîmes où roulent des torrents de feu.—O Desdémona! Desdémona! Morte! morte! oh! oh!

(Entrent Lodovico, Cassio qu'on apporte blessé, Montano, Jago prisonnier, et des officiers.)

LODOVICO.—Où est ce forcené et malheureux homme?

OTHELLO.—Voici celui qui fut Othello. Me voici.

LODOVICO.—Où est cette vipère? Faites avancer ce scélérat.

OTHELLO.—Je regarde ses pieds.—Mais c'est une fable. Si tu es un démon, je ne puis te tuer.