SUFFOLK.--Lord cardinal, comme tous les actes que vous avez faits dernièrement dans ce royaume, en vertu des pouvoirs de légat, se trouvent dans le cas d'un præmunire, l'intention du roi est encore qu'on sollicite contre vous un acte qui confisque tous vos biens, vos terres, vos domaines, vos châteaux, tout ce qui vous appartient, et vous mette hors de la protection du roi. Telle est ma charge.
NORFOLK.--Et, sur ce, nous vous laissons à vos méditations sur les moyens de vivre mieux à l'avenir. Quant à votre refus obstiné de nous remettre le grand sceau, le roi en sera instruit, et sans doute il vous en remerciera; et ainsi, adieu, mon bon petit lord cardinal.
(Ils sortent tous, excepté Wolsey.)
WOLSEY, seul.--Et ainsi, adieu à la petite bonne volonté que vous me portez: adieu, long adieu à toutes mes grandeurs! Voilà la destinée de l'homme: aujourd'hui pointent en lui les tendres feuilles de l'espérance; demain les fleurs, dont les touffes épaisses le couvrent de leur parure rougissante: le troisième matin survient une gelée, une gelée meurtrière, qui, au moment où dans sa simple bonhomie il croit ses grandeurs en pleine marche vers la maturité, le dessèche jusqu'à la racine; alors il tombe comme je le fais.--Comme ces enfants étourdis qui nagent soutenus sur des vessies enflées, je me suis aventuré, pendant une longue suite d'étés, sur un océan de gloire, j'ai été trop loin. A la fin, mon orgueil, gonflé outre mesure, s'est dérobé sous moi, et il me laisse maintenant, fatigué et vieilli dans les travaux, à la merci d'un courant impétueux qui va m'engloutir pour jamais, vaine pompe et gloire de ce monde, je vous hais! Je sens mon coeur nouvellement ouvert. Oh! qu'il est misérable le pauvre malheureux qui dépend de la faveur des rois! Entre ce sourire auquel nous aspirons, ce doux regard d'un monarque et le coup dont ils nous précipitent, il y a plus de transes et d'angoisses que n'en cause la guerre et que n'en éprouvent les femmes; et lorsqu'il tombe, il tombe comme Lucifer pour ne plus espérer jamais. (Cromwell entre d'un air consterné.) Eh bien, Cromwell, qu'y a-t-il?
CROMWELL.--Je n'ai pas la force de parler, milord.
WOLSEY.--Quoi! confondu à la vue de mes infortunes? Ton courage doit-il donc s'étonner de la chute d'un homme puissant? Ah! si vous pleurez, je suis déchu en effet.
CROMWELL.--Comment se trouve Votre Grâce?
WOLSEY.--Moi? bien. Jamais je n'ai été si véritablement heureux, mon bon Cromwell. Je me connais à présent moi-même, et je sens au dedans de moi une paix au-dessus de toutes les dignités terrestres, une conscience calme et tranquille. Le roi m'a guéri: j'en remercie humblement Sa Majesté; il a, par pitié, ôté de dessus ces épaules, colonnes ruinées, un poids capable de faire submerger une flotte, ma trop grande élévation. Oh! c'est un fardeau, Cromwell, un fardeau trop pesant pour un homme qui espère le ciel!
CROMWELL.--Je suis bien aise de voir que Votre Grâce ait fait un si bon usage de tout ceci.
WOLSEY.--J'espère que j'en ai fait bon usage. Je pourrais maintenant, ce me semble, au courage que je sens dans mon âme, supporter plus de misères encore, et de beaucoup plus grandes misères que le lâche coeur de mes ennemis ne peut oser m'en faire subir.--Quelles nouvelles dans le monde?