CROMWELL.--La plus importante et la plus fâcheuse, c'est votre disgrâce auprès du roi.
WOLSEY.--Dieu le conserve!
CROMWELL.--La seconde, c'est que sir Thomas More est choisi lord chancelier à votre place.
WOLSEY.--Cela est un peu précipité.--Mais c'est un homme instruit. Puisse-t-il jouir longtemps de la faveur de Sa Majesté, et rendre la justice pour l'honneur de la vérité et le repos de sa conscience, afin que, lorsqu'il aura terminé sa course et qu'il s'endormira dans le sein des félicités, ses cendres soient honorées d'un monument des larmes des orphelins! Que dit-on encore?
CROMWELL.--Que Cranmer est de retour; il a été très-bien reçu, et il est installé lord archevêque de Cantorbéry.
WOLSEY.--Voilà des nouvelles en effet!
CROMWELL.--La dernière, c'est que lady Anne, que le roi a depuis longtemps épousée en secret, a été vue aujourd'hui publiquement avec tous les honneurs de reine, et l'on ne parle à présent que de son couronnement prochain.
WOLSEY.--C'est là le poids qui a précipité ma chute. Oh! Cromwell! le roi m'a entièrement abandonné: en cette femme seule est allée se perdre toute ma gloire: le soleil n'annoncera plus ma puissance, et ne dorera plus de sa lumière la noble foule qui s'empressait pour attendre mes sourires.--Va, quitte-moi, Cromwell; je ne suis plus qu'un pauvre disgracié, et indigne à présent d'être ton protecteur et ton maître. Va trouver le roi (je prie le ciel que cet astre ne s'éclipse jamais!), je lui ai dit qui tu es, et combien tu es fidèle; il t'avancera. Un reste de souvenir de moi l'engagera (je connais son généreux naturel) à ne pas laisser périr aussi tes services si pleins d'espérances. Bon Cromwell, ne le néglige point: tires-en parti et pourvois à ta sûreté à venir.
CROMWELL.--Ah! milord, faut-il donc que je vous quitte? Faut-il que j'abandonne un si bon, si généreux et si noble maître? Soyez témoins, vous tous qui n'avez pas un coeur de fer, avec quelle douleur Cromwell se sépare de son maître. Le roi aura mes services; mais mes prières seront à jamais, oui, à jamais pour vous.
WOLSEY.--Cromwell, je ne croyais pas que tous mes malheurs pussent m'arracher une larme; mais tu m'as forcé, par ton honnête fidélité, à sentir la faiblesse d'une femme. Essuyons nos yeux; et écoute encore ceci, Cromwell: lorsque je serai oublié, comme je vais l'être, et qu'endormi sous un marbre froid et insensible, il ne sera plus mention de moi dans ce monde, dis que je t'ai donné une utile leçon; dis que Wolsey, qui marcha jadis dans les sentiers brillants de la gloire, qui sonda toutes les profondeurs, tous les écueils des dignités, t'a découvert, dans son naufrage, un chemin pour t'élever, une route sûre et infaillible, quoiqu'il l'ait manquée pour lui-même. Remarque seulement ma chute, et ce qui a causé ma ruine. Cromwell, je te le recommande, repousse loin de toi l'ambition. C'est par ce pêché que tombèrent les anges; comment donc l'homme, image de son Créateur, peut-il espérer de prospérer par elle? Sois le dernier dans ta propre affection: chéris les coeurs qui te haïssent. La corruption ne profite pas plus que l'honnêteté. Porte toujours la paix dans ta main droite pour faire taire les langues envieuses: sois juste, et ne crains rien. N'aie pour but dans toutes tes actions, que ton pays, ton Dieu et la vérité. Et alors si tu tombes, ô Cromwell, tu tomberas en bienheureux martyr. Sers le roi; et je t'en prie, rentre avec moi: viens faire un inventaire de tout ce que je possède jusqu'à la dernière obole; tout cela est au roi: ma robe et la pureté de ma foi sont maintenant tout ce que j'ose dire à moi. O Cromwell, Cromwell, si j'avais servi mon Dieu seulement avec la moitié autant de zèle que j'ai servi mon roi, il ne m'aurait pas, dans ma vieillesse, exposé nu à la fureur de mes ennemis!