— Ce sont de ces cas où il faut en venir à la pierre à fusil.[16]
— C'est-à-dire que…
— Je lui mis une balle dans la tête», dit froidement le bandit.
Orso fit un mouvement d'horreur. Cependant la curiosité, et peut- être aussi le désir de retarder le moment où il faudrait rentrer chez lui, le firent rester à sa place, et continuer la conversation avec ces deux hommes, dont chacun avait au moins un assassinat sur la conscience.
Pendant que son camarade parlait, Brandolaccio mettait devant lui du pain et de la viande; il se servit lui-même, puis il fit la part de son chien, qu'il présenta à Orso sous le nom de Brusco, comme doué du merveilleux instinct de reconnaître un voltigeur sous quelque déguisement que ce fût. Enfin il coupa un morceau de pain et une tranche de jambon cru qu'il donna à sa nièce.
«La belle vie que celle de bandit! s'écria l'étudiant en théologie après avoir mangé quelques bouchées. Vous en tâterez peut-être un jour, monsieur della Rebbia, et vous verrez combien il est doux de ne connaître d'autre maître que son caprice.»
Jusque-là, le bandit s'était exprimé en italien; il poursuivit en français:
«La Corse n'est pas un pays bien amusant pour un jeune homme; mais pour un bandit, quelle différence! Les femmes sont folles de nous. Tel que vous me voyez, j'ai trois maîtresses dans trois cantons différents. Je suis partout chez moi. Et il y en a une qui est la femme d'un gendarme.
— Vous savez bien des langues, monsieur, dit Orso d'un ton grave.
— Si je parle français, c'est que, voyez-vous, maxima debetur pueris reverentia. Nous entendons, Brandolaccio et moi, que la petite tourne bien et marche droit.