— Quand viendront ses quinze ans, dit l'oncle de Chilina, je la marierai bien. J'ai déjà un parti en vue.

— C'est toi qui feras la demande? dit Orso.

— Sans doute. Croyez-vous que si je dis à un richard du pays: «Moi, Brando Savelli, je verrais avec plaisir que votre fils épousât Michelina Savelli», croyez-vous qu'il se fera tirer les oreilles?

— Je ne le lui conseillerais pas, dit l'autre bandit. Le camarade a la main un peu lourde.

— Si j'étais un coquin, poursuivit Brandolaccio, une canaille, un supposé, je n'aurais qu'à ouvrir ma besace, les pièces de cent sous y pleuvraient.

— Il y a donc dans ta besace, dit Orso, quelque chose qui les attire?

— Rien; mais si j'écrivais, comme il y en a qui l'ont fait, à un riche: «J'ai besoin de cent francs», il se dépêcherait de me les envoyer. Mais je suis un homme d'honneur, mon lieutenant.

— Savez-vous, monsieur della Rebbia, dit le bandit que son camarade appelait le curé, savez-vous que, dans ce pays de moeurs simples, il y a pourtant quelques misérables qui profitent de l'estime que nous inspirons au moyen de nos passeports (il montrait son fusil), pour tirer des lettres de change en contrefaisant notre écriture?

— Je le sais, dit Orso d'un ton brusque. Mais quelles lettres de change?

— Il y a six mois, continua le bandit, que je me promenais du côté d'Orezza, quand vient à moi un manant qui de loin m'ôte son bonnet et me dit: «Ah! monsieur le curé (ils m'appellent toujours ainsi), excusez-moi, donnez-moi du temps; je n'ai pu trouver que cinquante-cinq francs; mais, vrai, c'est tout ce que j'ai pu amasser.» Moi, tout surpris: «Qu'est-ce à dire, maroufle! cinquante-cinq francs? lui dis-je. — Je veux dire soixante-cinq, me répondit-il; mais pour cent que vous me demandez, c'est impossible. — Comment, drôle! je te demande cent francs! Je ne te connais pas.» — Alors il me remit une lettre, ou plutôt un chiffon tout sale, par lequel on l'invitait à déposer cent francs dans un lieu qu'on indiquait, sous peine de voir sa maison brûlée et ses vaches tuées par Giocanto Castriconi, c'est mon nom. Et l'on avait eu l'infamie de contrefaire ma signature! Ce qui me piqua le plus, c'est que la lettre était écrite en patois, pleine de fautes d'orthographe… Moi faire des fautes d'orthographe! moi qui avais tous les prix à l'université! Je commence par donner à mon vilain un soufflet qui le fait tourner deux fois sur lui-même. — «Ah! tu me prends pour un voleur, coquin que tu es!» lui dis- je, et je lui donne un bon coup de pied où vous savez. Un peu soulagé, je lui dis: «Quand dois-tu porter cet argent au lieu désigné? — Aujourd'hui même. Bien! va le porter.» C'était au pied d'un pin, et le lieu était parfaitement indiqué. Il porte l'argent, l'enterre au pied de l'arbre et revient me trouver. Je m'étais embusqué aux environs. Je demeurai là avec mon homme six mortelles heures. Monsieur della Rebbia, je serais resté trois jours s'il eût fallu. Au bout de six heures paraît un Bastiaccio[17], un infâme usurier. Il se baisse pour prendre l'argent, je fais feu, et je l'avais si bien ajusté que sa tête porta en tombant sur les écus qu'il déterrait. «Maintenant, drôle! dis-je au paysan, reprends ton argent, et ne t'avise plus de soupçonner d'une bassesse Giocanto Castriconi.» Le pauvre diable, tout tremblant, ramassa ses soixante-cinq francs sans prendre la peine de les essuyer. Il me dit merci, je lui allonge un bon coup de pied d'adieu, et il court encore.