—« Pour une lettre d'amour, c'est une lettre d'amour, hein? » dit Larcher avec une espèce de joie féroce. « C'est plus cruel que le reste, d'être aimé ainsi, parce que l'on s'est conduit comme un Alphonse! Mais, je n'en veux plus, ni d'elle, ni d'aucune autre... Je hais l'amour maintenant, et je vais m'amputer le cœur. Faites comme moi. »

—« Est-ce que je le peux? » répondit René. « Non! Vous ne savez pas ce que cette femme était pour moi!... » Et tout d'un coup, s'abandonnant à toutes les fureurs de la passion qui grondaient en lui, il commença de gémir, la face convulsée, versant des pleurs, tordant ses mains. « Vous ne le savez pas, ni combien je l'ai aimée, ni combien j'ai cru en elle, ni ce que je lui ai sacrifié! Et puis cette chose hideuse, elle, dans les bras de ce Desforges! Ah!... »—et il fut comme secoué par une nausée. « Elle m'aurait trompé avec un autre seulement, avec un homme à qui je pourrais penser avec haine, avec rage,—mais sans ce dégoût... Voyez, je ne peux même pas être jaloux de celui-là...—Pour de l'argent! Pour de l'argent!... » Et se levant et serrant le bras de Claude avec frénésie: « Il est administrateur du Nord, vous me l'avez dit... Hé! bien! savez-vous ce qu'elle m'a proposé l'autre jour?... De me faire gagner de l'argent d'après ses conseils... Moi aussi, j'aurais été entretenu par le baron... C'est tout naturel, n'est-ce pas, que le vieux paie tout, et la femme, et le mari, et l'amant de cœur!—Ah! si je pouvais!... Elle va être à l'Opéra ce soir: si j'y allais? Si je la prenais par les cheveux et si je lui crachais au visage, là, devant son monde, en leur criant à tous qu'elle est une fille, la plus dégradée, la plus malpropre des filles?... » Puis se laissant retomber sur sa chaise et fondant en larmes: « Elle m'a pris... si vous aviez vu, heure par heure!... Vous m'aviez bien dit de me méfier des femmes! Mais quoi! Vous aimiez une Colette, une actrice, une créature qui avait eu des amants avant vous! Au lieu qu'elle!... Il n'y a pas une ligne de son visage qui ne jure que c'est impossible, que j'ai rêvé... C'est comme si j'avais vu mentir les anges... Oui, je tiens la preuve, la preuve certaine... Elle descendait ce trottoir de la rue du Mont-Thabor, avec ce même pas... Pourquoi ne lui ai-je pas couru dessus, là, dans cette rue, au seuil de cette porte infâme? Je l'aurais étranglée de mes mains, comme une bête... Ah! Claude, mon bon Claude! et moi qui ai pu vous en vouloir à cause d'elle!... Et l'autre! J'ai marché sur le plus noble cœur, je l'ai piétiné, pour aller vers ce monstre!... Ce n'est que justice, j'ai tout mérité!... Mais qu'est-ce qu'il y a donc dans la nature qui puisse produire de pareils êtres?... »

Longtemps, longtemps, cette lamentation continua. Claude l'écoutait, la tête appuyée sur sa main, sans rien répondre. Il avait souffert, et il savait que de crier sa souffrance soulage. Il plaignait le malheureux enfant qui sanglotait, de tout son cœur, et l'analyste lucide qui était en lui ne pouvait se retenir d'observer la différence entre la sorte de désespoir propre au poète et celui qu'il avait éprouvé lui-même, tant de fois, dans des circonstances semblables. Il ne se souvenait pas d'avoir jamais, même à ses pires heures, agonisé ainsi sans se regarder mourir, au lieu que René lui donnait le spectacle d'une créature vraiment jeune et sincère, qui ne tient pas un miroir à la main pour y étudier ses larmes. Ces étranges réflexions sur la diversité de la forme des âmes, ne l'empêchèrent pas d'avoir mieux qu'une sympathie, une émotion profonde dans la voix, pour reprendre enfin, lorsque René s'arrêta de sa plainte:

—« Notre cher Henri Heine l'a dit: L'amour, c'est la maladie secrète du cœur... Vous en êtes à la période d'invasion... Voulez-vous le conseil d'un vétéran du lazaret? Bouclez votre malle et mettez des lieues et des lieues entre vous et cette Suzanne... Un joli nom et bien choisi! Une Suzanne qui se ferait payer par ses vieillards!... À votre âge, vous guérirez vite... J'ai bien guéri, moi. Si je sais comment et quand, par exemple!... J'en suis encore stupéfié... Mais voilà trois jours que je n'aime plus Colette!... En attendant, je ne veux pas vous laisser seul; venez dîner avec moi. Nous boirons sec et nous ferons de l'esprit. Cela venge des misères du cœur... »

René était tombé, au sortir de sa lamentation, dans cette espèce de coma moral qui succède aux grands éclats de douleur. Il se laissa conduire, comme un halluciné, par la rue du Bac, puis la rue de Sèvres et le boulevard, jusqu'à ce restaurant Lavenue qui fait le coin de la gare Montparnasse, et que hantèrent longtemps plusieurs peintres et sculpteurs célèbres de notre époque. Les deux écrivains s'installèrent dans un cabinet particulier que désigna Claude, et sur la glace duquel il retrouva vite le nom de Colette, gravé gauchement entre des vingtaines d'autres. Il montra ce souvenir d'anciennes soirées à son ami, puis, se frottant les mains et répétant: « Il faut ironiser son passé, » il ordonna un menu des plus compliqués, il demanda deux bouteilles du Corton le plus vieux, et, durant tout le dîner, il ne cessa d'émettre ses théories sur les femmes, tandis que son compagnon mangeait à peine et regardait dans son souvenir le divin visage auquel il avait tant cru! Était-ce bien possible qu'il ne rêvât point, que sa Suzanne fût une de celles dont Claude parlait avec tant de mépris?

—« Surtout, » disait ce dernier, « ne vous vengez pas. La vengeance sur l'amour, voyez-vous, c'est comme de l'alcool sur du punch qui brûle. On s'attache aux femmes par le mal qu'on leur fait, autant que par celui qu'elles nous font. Imitez-moi, pas le moi d'autrefois, celui d'aujourd'hui, qui boit, qui mange, qui se moque de Colette, comme Colette s'est moquée de lui. L'absence et le silence, voilà l'épée et le bouclier dans cette bataille. Colette m'écrit, je ne lui réponds pas. Elle est venue rue de Varenne. Porte close. Où je suis? Ce que je fais? Elle n'en sait rien. Voilà qui les enrage plus que tout le reste. Une supposition. Vous partez demain matin pour l'Italie, l'Angleterre, la Hollande, à votre choix. Suzanne est là, qui vous croit en train de communier pieusement sous les espèces de ses mensonges, et vous êtes, vous, dans votre angle de wagon, à regarder fuir les fils du télégraphe et à vous dire:—À deux de jeu, mon ange.—Et puis, dans trois jours, dans quatre ou dans cinq, l'ange commence à s'inquiéter. Il envoie un domestique, avec un billet, rue Coëtlogon. Et le domestique revient:—M. Vincy est en voyage!—En voyage?... Et les jours se succèdent, et M. Vincy ne revient pas, il n'écrit pas, il est heureux ailleurs. Que je voudrais être là, pour voir la tête du Desforges, quand elle passera sur lui sa colère. Car avec ces équitables personnes, c'est toujours à celui qui reste de payer pour celui qui s'en va. Mais qu'avez-vous?... »

—« Rien, » dit René à qui Claude venait de faire mal en prononçant le nom haï du baron, « je pense que vous avez raison, et je quitterai Paris demain sans la revoir... »

C'est sur une phrase pareille que les deux amis se séparèrent. Claude avait voulu reconduire son ami jusqu'à la rue Coëtlogon. Il lui serra la main devant la grille, en lui répétant:

—« J'enverrai Ferdinand dès le matin s'informer de l'heure où vous partez. Le plus tôt sera le mieux, et sans la revoir, surtout, sans la revoir! »

—« Soyez tranquille, » répondit René.