—« Mon Dieu! Que se passe-t-il? » s'écria Claude quand René entra dans le fameux « souffroir. » L'écrivain était assis à sa table, qui travaillait en fumant. Il jeta sa cigarette, et, à son tour, son visage exprima l'anxiété la plus vive.
—« Vous aviez raison, » dit René d'une voix étranglée, « c'est la dernière des femmes. »
—« L'avant-dernière, » interrompit Claude avec amertume, et, parodiant le mot célèbre de Chamfort: « il ne faut par décourager Colette... Mais qu'avez-vous fait? »
—« Ce que vous m'avez conseillé, » répondit René avec une âpreté d'accent singulière, « et c'est moi qui viens vous demander pardon d'avoir douté de vous... Oui, je l'ai épiée. Quelles sensations! Un jour, deux jours, trois jours... Rien. Elle a fait des visites, couru des magasins, mais Desforges est venu rue Murillo chacun de ces jours-là! Quand je le voyais entrer, du fond de mon fiacre qui stationnait au coin de la rue, j'avais des sueurs d'agonie... Enfin, aujourd'hui, à deux heures, elle sort en voiture. Mon fiacre la suit. Après deux ou trois courses, sa voiture arrête devant Galignani, vous savez, le libraire anglais, sous les arcades de la rue de Rivoli. Elle en descend. Je la vois qui parle à son cocher, et le coupé qui repart à vide. Elle marche quelques pas sous les arcades. Elle avait une toilette sombre.—Si je la lui connais, cette toilette!...—Mon cœur battait. J'étais comme fou. Je sentais que je touchais à une minute décisive. Je la vois qui disparaît sous une porte cochère. J'entre derrière elle. Je me trouve dans une grande cour avec une espèce de passage à l'autre extrémité. La maison avait une autre sortie rue du Mont-Thabor. Je fouille du regard cette dernière rue... Non. Elle n'aurait pas eu le temps de filer... À tout hasard, je m'installe, surveillant la porte. Si elle avait là un rendez-vous, elle ne sortirait point par où elle était entrée. J'ai attendu une heure et quart dans une boutique de marchand de vins, juste en face. Au bout de ce temps, je l'ai vue reparaître, un double voile sur la figure... Ah! ce voile et cette démarche! C'est comme la robe, je les connais trop pour m'y tromper... Elle était sortie, elle, par la rue du Mont-Thabor. Son complice devait s'échapper par la rue de Rivoli. J'y cours. Après un quart d'heure, la porte s'ouvre et je me trouve face à face, vous devinez avec qui?... Avec Desforges! Cette fois, je la tiens, la preuve!... Ah! la coquine!... »
—« Mais non! Mais non! » répondit Claude, « c'est une femme, et toutes se valent. Voulez-vous que je vous rende confidence pour confidence, c'est-à-dire horreur pour horreur? Vous savez comme Colette me traitait quand je lui mendiais un peu de pitié? Je l'ai battue, l'autre soir, comme un portefaix, et voici ce qu'elle m'écrit. Tenez... » et il tendit à son ami un billet qu'il avait, ouvert devant lui, sur sa table. René le prit machinalement, et il put lire les lignes suivantes:
Deux heures du matin.
Tu n'es pas venu, m'amour, et je t'ai attendu jusqu'à maintenant. Je t'attendrai encore aujourd'hui toute la journée, et ce soir, chez moi, depuis l'heure où je rentrerai du théâtre. Je suis de la première pièce et je me dépêcherai. Je t'en supplie, viens m'aimer. Pense à ma bouche. Pense à mes cheveux blonds. Pense à nos caresses. Pense à celle qui t'adore, qui ne peut se consoler de t'avoir fait de la peine et qui te veut, comme elle t'aime—follement,
Ta petite Colette.