—« Le pauvre enfant! » songea Claude en remontant la rue d'Assas. Il marchait lentement du côté des fiacres qui stationnent le long de l'ancien couvent des Carmes, au lieu de reprendre le chemin de sa propre maison. Il se retourna pour vérifier si réellement son compagnon avait disparu. Il s'arrêta quelques minutes, en proie à une visible hésitation. Il regarda le cadran de la guérite de l'inspecteur, et put y voir que l'aiguille marquait dix heures un quart.

—« Le théâtre commence à huit heures et demie, le temps de changer de costume... Bah! » continua-t-il tout haut en se parlant à lui-même... « Je serais trop bête de manquer une nuit pareille... Cocher, cocher, » et il réveilla l'homme endormi sur le siège du fiacre dont le cheval lui avait semblé le plus rapide, « rue de Rivoli, au coin de la statue de Jeanne d'Arc, et allez bon train. »

Le fiacre détala et croisa le coin de la rue Coëtlogon. « Il pleure maintenant, » se dit Claude, « s'il me voyait, tout de même, aller chez Colette!... » Il ne se doutait guère qu'à peine rentré chez lui, le jeune homme avait demandé à sa sœur stupéfiée qu'on lui préparât son costume de soirée. La pauvre Émilie voulut l'interroger; elle fut accueillie par un « je n'ai pas le temps de causer... » si sec et si dur qu'elle n'osa pas insister. C'était un vendredi, et René, comme il l'avait dit à Claude, savait que Suzanne était maintenant à l'Opéra. Il avait calculé que c'était sa soirée de quinzaine. Pourquoi l'idée de la revoir sans plus tarder, s'était-elle emparée de lui, avec tant de force, qu'il bouscula sa sœur tour à tour et Françoise? Allait-il réaliser sa menace et insulter sa perfide maîtresse en public? Ou bien voulait-il repaître ses yeux de cette beauté si menteuse, une dernière fois avant son départ? Il avait pu, l'autre semaine, quand il courait au Gymnase après l'entretien avec Colette, se raisonner et discuter son soudain projet. L'analogie extérieure de cette démarche avec celle d'aujourd'hui lui fit mieux sentir, tandis que la voiture l'emportait vers l'Opéra, combien tout avait changé en lui et autour de lui, et en si peu de temps. Avec quelle espérance il se rendait au théâtre alors, et maintenant sur quelle pensée de désespoir! Et pourquoi cette démarche?... Il se posa cette question en gravissant l'escalier, mais il se sentait poussé par une force supérieure à tout calcul, à tout désir. Depuis qu'il avait vu Suzanne entrer dans la maison de la rue du Mont-Thabor et en sortir, il agissait comme un automate. Lorsqu'il s'assit dans son fauteuil d'orchestre, le ballet de Faust, que l'on donnait ce soir-là, était sur le point de s'achever. La première impression de la musique sur ses nerfs tendus fut un attendrissement presque morbide; des larmes affluèrent à ses yeux, si abondantes qu'elles brouillaient le verre de sa lorgnette, quand il la braqua sur la portion de la salle où se trouvait la baignoire de Suzanne,—cette baignoire où elle lui était apparue si divinement pudique et jolie au lendemain de la soirée chez la comtesse Komof, ni plus pudique ni plus jolie que maintenant... Elle se tenait sur le devant, dans une toilette bleue cette fois, avec des perles autour de son cou délicat et des diamants dans ses cheveux blonds. Une autre femme, que René n'avait jamais vue, était assise auprès d'elle, brune toute en blanc et parée de bijoux. Trois hommes s'apercevaient dans l'ombre de la loge. L'un était inconnu du poète, les deux autres étaient Moraines et Desforges. Oui, le malheureux les tenait tous les trois sous ses yeux: cette femme vendue à ce viveur âgé, et ce mari qui en profitait.—Du moins, René le croyait ainsi.—Ce tableau d'infamie changea son attendrissement en fureur. Tout se réunissait pour l'affoler: l'indignation de rencontrer tant de grâce idéale sur le visage de cette Suzanne qui, cette après-midi encore, s'échappait, furtive, d'un rendez-vous immonde, la jalousie physique, portée à son comble par la présence du rival heureux, enfin une espèce d'impuissante humiliation à retrouver cette perfide maîtresse, heureuse, admirée, dans l'éclat de sa royauté mondaine, tandis qu'il était là, lui, sa victime, à mourir de douleur, sans l'avoir châtiée!

Le ballet fini, et quand l'entr'acte commença, René en était arrivé à cette crise de la colère que le langage quotidien appelle si justement la rage froide. Durant ces minutes-là, et par un contraste analogue à celui qui s'observe dans certains accès de folie lucide, la frénésie de l'âme s'accompagne d'une complète domination des nerfs. L'homme peut aller et venir, sourire et causer, il a toutes les apparences du calme, et, au dedans de lui, c'est un tourbillon d'idées meurtrières. Les pires audaces alors semblent toutes naturelles, et aussi les pires cruautés. Une idée avait traversé le cerveau du poète: aller dans cette loge où trônait madame Moraines, et lui dire tout son mépris! Comment? Il ne s'en inquiétait guère. Ce qu'il savait, c'est qu'il lui fallait se soulager, quoi qu'il dût en résulter. En suivant le couloir, à ce moment rempli d'élégants de tous âges, il était à ce point aliéné de lui-même, qu'il heurta plusieurs personnes sans seulement y prendre garde ni prononcer un mot d'excuse. Il demanda enfin à l'ouvreuse de lui indiquer la sixième baignoire à partir de l'avant-scène à droite.

—« Celle de M. le baron Desforges? » dit cette femme.

—« Parfaitement, » répondit-il « il paie aussi le théâtre, » pensa-t-il, « c'est trop naturel!... » Mais déjà on lui avait ouvert la porte, il avait traversé le petit salon qui précédait la loge proprement dite, il voyait Moraines se retourner, lui sourire avec sa franche et simple physionomie, et l'excellent homme lui secouait la main à l'anglaise, en lui disant, comme s'ils fussent habitués à se rencontrer chaque jour:

—« Vous allez bien?... » Et, interpellant sa femme qui avait aperçu René sans que rien, sur son visage, marquât le moindre étonnement: « Ma bonne amie, » fit-il, « Monsieur Vincy... »

—« Mais je n'ai pas oublié Monsieur, » répondit Suzanne en saluant le visiteur d'une gracieuse inclinaison de la tête, « bien qu'il paraisse, lui, m'avoir oubliée... »

La parfaite aisance avec laquelle cette phrase fut prononcée, le sourire qui la souligna, l'obligation honteuse de serrer la main à ce mari qu'il considérait comme un souteneur légal, et de saluer le baron Desforges en même temps que les autres personnes présentes dans la loge, tous ces petits détails contrastaient trop fortement avec la fièvre intérieure du jeune homme pour qu'il n'en demeurât pas, quelques minutes, comme déconcerté. La vie mondaine est ainsi. Des scènes tragiques s'y produisent, mais sans éclat et parmi les fausses amabilités des conversations, les habituels compromis des manières et le futil décor du plaisir, Moraines avait offert un siège à René derrière Suzanne, et celle-ci le questionnait sur ses goûts musicaux, avec autant d'apparente indifférence que si cette visite n'eût pas eu pour elle une signification redoutable. Desforges et Moraines causaient avec l'autre, dame. René les entendait faire des remarques sur la composition de la salle. Il n'était pas habitué, lui, à cette maîtrise de soi qui permet aux femmes du monde de parler chiffons ou musique avec une dévorante anxiété au fond de leur cœur. Il balbutiait des réponses aux phrases de Suzanne, sans comprendre lui-même ce qu'il disait. À une seconde, et comme elle se penchait un peu de son côté, il respira le parfum d'héliotrope qu'elle employait d'ordinaire. Cette impression remua en lui le souvenir des baisers qu'il lui avait donnés. Il osa enfin la regarder. Il vit ces lèvres sinueuses, ce teint rosé, ces prunelles bleues, ces cheveux blonds, ces épaules et cette gorge où sa bouche avait erré, dont ses mains retenaient dans leur paume la forme divine. Ses yeux exprimèrent alors une sorte de sauvage délire dont madame Moraines eut presque peur. Elle avait bien compris, rien qu'à l'apparition du jeune homme, qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire; mais elle était sous le regard de Desforges, et il s'agissait de ne pas commettre une seule faute. D'autre part, la moindre imprudence de René pouvait la perdre. Toute sa vie dépendait d'un geste, d'un mot du jeune homme, et elle le savait si instinctif qu'il était capable de prononcer ce mot, de faire ce geste! Elle prit l'éventail et le mouchoir de dentelle qu'elle avait posés sur le devant de la loge, et elle se leva en passant sa main sur son front:

—« J'ai trop chaud ici, » fit-elle, en s'adressant au poète qui s'était levé en même temps qu'elle... « Voulez-vous venir dans le petit salon, nous y serons mieux pour causer. »