L'été, Mme Ayrargues habitait avec son neveu la villa qu'elle louait l'hiver; la location faite, elle se retirait dans un petit logement hâtivement bâti au bout du jardin, la cuisine demeurait commune. Lady Horneby s'applaudissait maintenant de cette complication qui l'avait effarée dans les premiers temps; la vieille Mme Ayrargues cuisinait de merveilleux plats du pays, dont la haute saveur avait souvent réveillé l'appétit hésitant d'Ellen. La complaisance de Mme Ayrargues était sans limite, elle s'était mise à l'entière disposition de ses locataires, leur avait fourni des domestiques du pays, les surveillait, les dirigeant au besoin pendant que lady Horneby était retenue près de sa fille; la cuisinière Aliette et Mme Ayrargues faisaient ensemble le marché, la table des Anglaises y gagnait. Brigitte, la femme de chambre de ces dames, était la seule à s'offusquer de tant de privautés, elle trouvait la vieille Ayrargues un peu familière. Lady Horneby, elle, s'en amusait; les allures trotte-menu de souris grise et la volubilité de Mme Ayrargues enchantaient Ellen.

Marius Ayrargues avait vingt-quatre ans, c'était l'idole et la seule passion de sa tante. Marius Ayrargues sortait du 7e alpin; il avait fait son service à Antibes, il en avait rapporté les galons de sous-officier et un goût inné pour la paresse; la faiblesse de sa tante l'y encourageait. C'était un garçon trapu, mais aux attaches fines; la race maure, si longtemps maîtresse absolue du pays, avait laissé en lui de profondes empreintes. Des Sarrasins, dont il était évidemment un lointain descendant, Marius Ayrargues avait le teint mat et ambré, le nez busqué aux narines sensuelles, les dents aiguës et blanches dans une bouche épaisse et le poil noir, dru et luisant: il en avait surtout la souplesse d'attitudes et les gestes enveloppants. Une langueur caressante y contrastait avec l'extraordinaire agilité de ses mains, le regard seul était chez lui bien provençal. Il roulait, sous des paupières long cillées de noir, des prunelles d'un bleu de nuit, des vrais yeux de Grec marseillais. Marius, intuitif et roublard comme tous ceux de sa race, jouait merveilleusement de ses yeux. Grâce à eux, il obtenait tout de sa tante.

Marius Ayrargues ne faisait rien. Depuis sa sortie du régiment, il attendait un emploi dans les Assurances qu'on lui avait promis, à Toulon ou à Marseille. En attendant, il battait les cartes dans les cafés de la ville neuve, allait au Casino le soir ou, assis sur une chaise de la cuisine, jouait indolemment de la guitare. De temps en temps, il allait à Toulon, pour y voir si la place venait, mais la place ne venait pas. On lui en proposait bien une à Lyon, mais sa tante ne voulait pas le laisser partir si loin, et Marius était bien forcé de reprendre sa manille au café du Commerce et les habaneras qu'il grattait vaguement sur les cordes de sa guitare… Le meilleur garçon du monde au demeurant. C'est ce Sarrasin mâtiné de Provençal, que ces dames Horneby avaient rencontré à leur première visite à la villa Soleil. Assis sur une chaise de la cuisine, avec, sur ses genoux, son éternelle guitare, à leur entrée, le Sarrasin ne s'était même pas levé. Il en montait tant, de ces Anglaises et de ces Américaines qui venaient visiter la villa et ne la louaient pas, mais la vue de miss Ellen, toute blonde et toute blanche dans un long manteau de drap blanc, avait éveillé le regard de Marius; et du bleu profond de ses prunelles tout le clair-obscur de la cuisine avait été soudain illuminé. «Handsome», avait dit simplement miss Ellen, avec la même intonation qu'elle eût eue devant un bronze de Musée ou un jeune tigre du jardin zoologique de Cimiez.

Maintenant, Marius Ayrargues et la jeune Anglaise étaient bons amis; le Sarrasin s'était apprivoisé et la Saxonne était un peu descendue de son piédestal, mais néanmoins un mutuel dédain persistait entre eux, marquant la différence des races. Pour la fille de lady Horneby, le beau Hyérois n'était rien de plus qu'un joli bibelot d'art, un bibelot vivant qui cadrait bien avec le ciel et le climat du pays. Il meublait, animait un peu la tristesse de la maison. Marius, lui, avait de la pitié, mais une pitié méprisante, pour cette anémie et cette maigreur; sa santé vigoureuse avait la peur de la maladie; pour rien au monde il n'eût touché les lèvres de cette poitrinaire, mais il admirait le luxe de ses robes, les dentelles de ses peignoirs et la soie claire de ses dessous. Marius, en bon méridional, avait le culte et le respect de l'argent: ces dames Horneby représentaient la richesse. La malade aimait les vagues bourdonnements dont la guitare du jeune homme emplissait la maison; parfois il lui arrivait de descendre au jardin et de lui demander de jouer pour elle quelques-uns de ses airs d'Espagne. Marius, flatté, s'asseyait sur un pliant auprès de la guérite d'osier où s'était installée l'Anglaise. Il prenait une pose abandonnée et, mettant en valeur sa main qu'il savait belle, il jouait avec toute sa petite âme futile et musicienne, en veloutant des œillades et se cambrant d'un air avantageux. Ses simagrées amusaient énormément la mère et la fille, elles émotionnaient la tante, qui, remplie de vagues espérances, pensait in petto: si la petite pouvait s'éprendre de Marius! Le Hyérois apportait presque journellement des fleurs à ces dames; elles sont pour rien au marché d'Hyères, et puis Marius avait tant de jardiniers parmi ses amis. Le jour des Rois, qui est une grande fête en Angleterre, Mme Horneby, pour distraire Ellen, avait prié Mme Ayrargues et son neveu à sa table, le docteur Didier était du dîner. Au dessert, on avait tiré les Rois, la fève était échue à Marius. Un caprice du pâtissier avait remplacé la fève par une bague; rouge de cette allusion, Marius n'avait pas osé prendre pour reine miss Ellen, il avait offert la royauté à lady Horneby: cet incident avait fait tressaillir Mme Ayrargues. Pour elle, il y avait dans la villa Soleil comme une atmosphère de fiançailles.

Ellen s'était de nouveau assoupie, lady Horneby se penchait sur la jeune fille, ramenait sur cette poitrine les couvertures un peu dérangées et regagnait la porte sur la pointe des pieds. Elle descendait au rez-de-chaussée.

Elle y trouvait le docteur Didier. «Eh bien?—Ah! vous tombez mal, elle redort, le sommeil vient de la reprendre.—Eh bien, tant mieux, tant mieux, elle répare pendant qu'elle dort, rien n'est meilleur pour elle, c'est le sommeil qui refait les tissus.» L'Anglaise hochait la tête; un doute était dans ses yeux. «Moi, je n'aime pas ces somnolences, docteur car elle ne dort pas à vrai dire, ce sont des sortes de torpeur, comme un affaissement de tout son être.—Mais vous vous forgez des chimères à plaisir.—Non, docteur, car je connais ces lassitudes de longue date, je les ai vues à des êtres chers que j'ai perdus.—Mais vous comptez sans la douceur de ce climat. C'est ce trop de sève et ce trop de parfums qui engourdit et amollit. Tant mieux si miss Ellen s'abandonne dans cette caresse, elle renouvelle et vivifie son sang appauvri.—Mais une chose m'inquiète encore davantage que cet engourdissement, c'est son indifférence. Ellen ne s'intéresse plus à rien, elle si surexcitée, si vibrante, inquiète de la mode et de tout, à l'affût des nouvelles de Monte-Carlo, de Paris et de Londres, elle vit maintenant sans se préoccuper de rien.—Elle se laisse vivre. C'est excellent, la vie d'une plante.—D'une plante qui se meurt, docteur; il me semble à moi que son intelligence s'éteint.—Vous la préféreriez nerveuse, exaspérée de sensations et de révoltes, usant son peu de force dans des émotions et des déperditions de phosphore. Vous n'êtes pas raisonnable, milady, je ne vous reconnais plus.—Ah! je suis si malheureuse, docteur!» Le vieil homme prenait les mains de l'Anglaise. «Voyons, un peu de courage.» Alors lady Horneby, avec un sourire amer: «Je ne peux plus espérer.—Quel enfantillage! Voyons, vous ne me dites pas tout, vous avez eu une scène avec votre fille?—Oh! j'aimerais bien mieux une scène que ce qui est arrivé.—Il est donc arrivé quelque chose?—Oui, il est arrivé un rien qui pour moi est très grave, une lettre de Cannes, une lettre de miss Harvey Gladys. Harvey est une amie de ma fille, nous avons passé tout un hiver ensemble à Cannes. Gladys est une flirteuse et une yachtman, c'est aussi une fervente d'automobile. Gladys Harvey, elle, a la santé. Nous avions les mêmes relations sur la Riviera et à Londres; miss Harvey et ma fille avaient les mêmes flirts, les mêmes succès dans le monde, il y avait même entre elles une petite pointe de rivalité. Avant le départ d'Harry pour l'Inde, il y avait quelque chose entre elle et lui; mais il y a encore deux ans, Ellen était autrement jolie; néanmoins ma fille et miss Harvey sont demeurées en correspondance. Il y a encore un mois, Ellen était très occupée de ce qui se passait à Cannes et des gestes de Gladys. Eh bien, ce matin, ma pauvre enfant a reçu une lettre de Cannes lui racontant certainement tout le carnaval, Ellen ne l'a même pas ouverte et l'a mise sous son oreiller.—Mais elle la lit peut-être maintenant, chère madame.» En effet, sa mère à peine sortie, miss Horneby avait décacheté vivement la lettre et ses yeux avides en avaient dévoré les huit pages. Maintenant elle les relisait encore à travers ses larmes et, la nuit suivante, sa mère une fois endormie, elle rallumait sa bougie et reprenait la lecture douloureuse et exécrée.

IV
BAINS DE SOLEIL

La villa Soleil et sa petite terrasse, débordante de feuillages et de fleurs, regardaient la ville et la mer. Derrière, courait un sentier rocailleux, presqu'un calvaire; de l'autre côté du chemin, se dressait un grand mur, un mur de pierres crevassé et lézardé au chéneau croulant, avec des arbustes jaillis des fissures et mêlant leurs branches à un lierre poussiéreux.

Ce mur, d'où s'élance, tous les cent mètres, la silhouette d'une tour, est la muraille d'enceinte de l'ancien château d'Hyères. Le château a disparu, mais la ceinture de remparts est demeurée, épousant étroitement la montagne, escaladant le roc et la pierraille, dominant ici le vide pour s'y précipiter tout à coup, et plus loin se collant contre les blocs de schiste et semblant les soutenir. De loin, c'est comme une écharpe de pierre et de granit, mollement nouée à mi-flanc du sommet: écharpe, elle ondule, s'abaissant de ci et remontant de là avec une souplesse d'eau courante; mais cette apparente irrégularité n'est qu'une parfaite compréhension d'un point stratégique. Ainsi pénétrée d'ouvrages de défense dans ses moindres replis, la montagne et la citadelle ne formaient qu'un, et dans cette mise à profit de tous ces accidents de nature, se reconnaît encore, après plus de huit siècles, l'ingéniosité maure.

Les Maures, ces merveilleux architectes et ces plus merveilleux ingénieurs. Les Maures, c'est-à-dire toute l'Espagne, la grande Espagne: Tolède, Séville, Grenade et Cordoue; et la mosquée, cette aïeule de la cathédrale. Les Maures sont encore vivants à Hyères. L'enceinte de murailles et de tours croulantes ne contient plus que des décombres, mais, sous le ciel implacablement bleu de l'Espagne, les cours d'allées du Généraliffe, ses salles de mosaïque, et ses fontaines jaillissantes dans leurs vasques de marbre, ses corridors de buis et d'ifs taillés ne donnent pas une plus puissante idée de la domination maure que ces quelques pierres éparses du château d'Hyères, sous l'azur provençal. Oui, les Maures vivent encore à Hyères. C'est l'empreinte sarrasine qui ajoute tant de grandeur au paysage; d'ailleurs, le site est africain et les Barbaresques devaient s'y sentir chez eux. Ils avaient devant eux la mer, la Méditerranée qui les avait apportés, eux et leurs tartanes, la Méditerranée, c'est-à-dire pour eux le chemin de la patrie; à leurs pieds, la ville conquise et esclave et, derrière eux enfin, comme à droite et à gauche, cet horizon de montagnes qui est encore plus beau que celui de la mer et qui a conservé leur nom, les Maures! et la molle chevauchée de leurs cimes boisées, leurs forêts de chênes-lièges et leurs pins parasols. «Voyez, ce sont les vallons de la Kroumirie», avait fait remarquer le docteur Didier à lady Horneby, la première fois qu'il lui avait fait les honneurs des ruines.—