III
LETTRES DE CANNES

«Une lettre de Cannes, ma chérie!» et lady Horneby, entrée sur la pointe des pieds, déposait le courrier sur le lit d'Ellen; la malade entr'ouvrait ses paupières: «Une lettre de Gladys, donne!» et d'un geste nonchalant la jeune fille prenait la lettre et la glissait sous les dentelles de l'oreiller. «Comment! tu ne l'ouvres pas, demandait la mère.—Oh! tout à l'heure, j'ai bien le temps; songe, toute la journée, et miss Horneby se retournait dans la blancheur de ses draps.—Tu ne te sens pas plus mal au moins! tu n'es pas fatiguée.—Oh, pas plus que les autres matins, je suis toujours un peu lasse au réveil, maman. Quelle heure est-il?—Dix heures.—Comment! voilà deux heures que je dors.—Ah! c'est autant de pris sur l'ennemi. Vois, quel beau soleil, Ellen; ah, sommes-nous gâtées! quel temps!—Oui, toujours le même, nous n'avons pas encore eu de pluie depuis bientôt trois mois. Il y a des heures où ce sempiternel soleil me donne envie de pleurer.—Oh! Ellen, disait lady Horneby d'un ton de reproche, comme tu es injuste! Tu t'ennuies?—Dame, ça n'est pas très gai.—Nous allons faire une belle promenade aujourd'hui, ma chérie.—Oui, dans les ruines du château, à côté. Les ruines le samedi, les ruines le lundi, les ruines le mardi, les ruines le dimanche, toujours les ruines. Ah! les plaisirs d'ici ne sont pas variés.» Lady Horneby avait un geste désolé. «Mais, ma pauvre petite Ellen, puisque c'est pour ton bien!—Oui, je sais, est-ce que le docteur Didier est déjà venu?—Oui, mais tu dormais, il repassera tantôt.—Il m'ennuie, moi, le docteur Didier.—Ah! Ellen, peux-tu dire! un homme si dévoué et qui te soigne si bien!—Oui, un bien brave homme, m'a-t-il encore guérie?—Mais il faut plus de temps que cela, ma chérie.—Oh! maman, comme tu es naïve! mais dans le monde on met autant de temps à vivre qu'à mourir.—Tu es insupportable. Tu ne souffres pas davantage aujourd'hui?—Mais non, tu sais bien que lorsque je suis taquine, c'est que je vais mieux.—Soit, taquine-moi tant que tu voudras, mais ne dis pas de mal du docteur. Que deviendrions-nous sans lui ici, qu'y serions-nous devenues?—Comme s'il n'y avait que lui à Hyères. C'est vrai qu'il nous a trouvé cette maison.—Et elle n'est pas bien cette maison? Elle te plaisait tant au commencement. Impossible d'avoir une vue plus admirable.—Oh! oui, la vue est admirable, mais je la connais», faisait la jeune fille pendant qu'instinctivement soulevée, elle tendait le cou vers les fenêtres.

Les deux croisées grandes ouvertes laissaient entrer le bleu du ciel et le bleu du large; une éblouissante matinée de fin de février pailletait d'argent l'azur moiré de la mer, la Méditerranée frottée d'ail, comme disent les pêcheurs provençaux, la mer, le ciel et, à l'horizon, les découpures nettes et précises de Porquerolles, posées comme à plat sur la surface d'un miroir. C'est tout cela qu'on découvrait de la villa des dames Horneby; leur maison était tout à fait dans la ville haute, une des dernières du vieil Hyères, aux confins d'un faubourg, à deux cents mètres au moins au-dessus de l'église. Un sentier rocailleux tout criblé de soleil, impraticable pour des voitures, y conduisait entre des vieux murs de jardins. Les bagages de ces dames avaient dû y être transportés à bras.

C'est le docteur Didier qui avait trouvé cette maison. Des raisons sérieuses avaient motivé son choix; la difficulté des communications rendait impossible toute promenade en voiture, c'était moins une retraite qu'une aire, et dans ce nid d'aigles, Ellen Horneby ne pouvait songer à descendre dans Hyères, il eût fallu en remonter. Obéissant ainsi aux prescriptions d'Hameroy, le docteur Didier coupait court aux five o'clock tea des grands hôtels et à toute tentative de sorties du soir. La malade était bien isolée dans une température de serre assainie par toutes les brises du large.

Lady Horneby avait aveuglément accepté cet exil. La villa Soleil avait dans le pays une légende qui lui aurait tout fait supporter. Un vieux Maître italien et des plus célèbres, il y a quarante années, y était mort à quatre-vingt-dix-ans. Venu s'échouer à Hyères à soixante-cinq ans, accompagné de sa femme, très usé et plus gravement atteint, la villa Soleil et le climat des îles d'Or lui avaient rendu la santé, mieux, l'avaient prolongé de vingt-cinq ans; le vieux Maître s'était comme desséché et momifié dans le soleil. L'exemple de cette longévité avait immédiatement décidé lady Horneby, elle espérait désespérément tout de ce calme et de cette situation pour le salut de sa fille.

La villa, haute de deux étages, mais assez petite en somme, commandait un petit jardin en terrasse planté de citronniers et d'orangers comme un jardin d'Italie. Des lauriers roses y voisinaient aussi avec les bougainvillias. De la terrasse on dominait tous les toits de la ville, qui dévalaient, découpés et pointus, le long des rues, en pentes pittoresques comme dans un décor; mais de la chambre d'Ellen, située au premier, on ne voyait que le ciel et la mer. Une branche d'amandier en fleurs, jaillie comme une fusée, se découpait délicate et rose sur le bleu lumineux du ciel. C'est cette floconneuse aquarelle que fixaient les yeux de la jeune fille, tandis que ses narines palpitantes humaient les senteurs du jardin. La douceur merveilleuse du climat y faisait éclater à la fois toutes les sèves sans souci des saisons, et de la floraison simultanée des bougainvillias, des orangers, des œillets et des clématites, montaient des fragrances de vanille, d'encens et de miel.

La jeune fille, dans un bien-être inconscient, y respirait d'une narine avide, néanmoins étourdie.

Elle s'était même un peu assoupie. «Et le docteur, disait-elle d'une voix distraite, il a apporté des fleurs?—Comme toujours, tu le demandes?—Fais voir.—Tu les verras en bas, pas dans ta chambre, tu sais. Celles du jardin ne te suffisent pas? l'air en est imprégné.—Soit, quelles fleurs est-ce?—Des roses blanches et rouges, mais splendides.—Ah! toujours des roses, traînait la voix lassée de la malade.» Ellen avait dit cela du même ton que toujours du soleil.

Il y eut un silence, la malade était tombée dans sa torpeur. Lady Horneby ne pouvait s'habituer à ces somnolences, elles l'effrayaient; elle prenait sur une commode le vaporisateur rempli d'extrait d'eucalyptus et le faisait manœuvrer, essayant d'éveiller un peu l'atmosphère alourdie de parfums de la pièce. Ellen suivait ses mouvements, l'œil embusqué sous la frange de ses cils. «Maman! faisait-elle de sa voix d'enfant gâtée, je n'entends pas la guitare de Marius, ce matin.—Il est allé à Toulon, mon enfant.—Ah!» Et ce fut tout.

Marius Ayrargues était le neveu de la propriétaire des dames Horneby, le neveu chéri et choyé de la vieille Mme Ayrargues, veuve de M. Théodore Ayrargues, employé de la Mairie, propriétaire de la villa Soleil et de quelques autres immeubles à Hyères.