«Oui, le paysage est arabe», avait répondu l'Anglaise qui avait voyagé. «Et la végétation donc!» avait renchéri le docteur. En effet, palmiers nains, figuiers de Barbarie, lentisques et agaves avaient envahi les trois kilomètres de solitude compris entre les murs. Ah! la magie de lumière, la pureté d'atmosphère et la transparence de ce ciel, lady Horneby les avait déjà rencontrées ailleurs, au cours de douloureuses étapes en compagnie de malades chéris, que l'Algérie n'avait pas sauvés. Cette odeur d'herbes brûlées et de roses pâmées de chaleur, l'Anglaise l'avait respirée dans les cimetières arabes à Tlemcem et à Blidah, et à Biskra aussi plus loin dans le désert. Oui, tout était arabe dans ce site, et ils avaient bien choisi, les pirates.
Ils dominaient tout de cette citadelle, tout, la montagne et la mer, et dans ces dix-huit tours, observant l'horizon, l'Anglo-Saxonne avait encore reconnu le génie de la race, cette race de guetteurs…, l'Arabe qui toujours guette, accroupi au flanc de la colline, affalé dans le fossé du chemin, ou couché parmi l'alfa de la brousse, l'arabe pilleur et détrousseur, couleur d'herbe roussie, de poussière et de pierre, l'arabe confondu avec le paysage, qu'il surveille et rançonne dans la personne du voyageur.
Lady Horneby avait visité Grenade et le palais de Boabdil. Une mélancolie l'étreignait, une nostalgie aussi, devant l'abandon de ces ruines, dans ce site voluptueux et sauvage, en face de cette mer bornée par des îles et la grisaille monotone des Salins d'Hyères.
«C'est là qu'il faudra venir tous les après-midi avec notre malade, avait déclaré le docteur, vous n'aurez qu'à traverser le chemin, je vous aurai la clef de la petite porte. Il faudra demeurer avec elle parmi ces décombres, des heures et des heures, au milieu de ces roches et de ces arbustes pétillants de soleil. Des bains de chaleur et de lumière, oui, pas autre chose, et de grand air aussi. Vous ne trouverez cela nulle part ailleurs. Il faut que miss Ellen redevienne une plante, qu'elle participe à la poussée des sèves, à la fermentation vivace de l'herbe et de la fleur. Si l'on soupçonnait quelle force il y a dans la terre surchauffée par le soleil! Je voudrais à notre malade une âme végétale. Vous rentrerez dès que l'air fraîchira, une heure avant le coucher du soleil; vous emporterez des oreillers, des couvertures, Mlle Horneby s'étendra par terre; vous emporterez des livres aussi; ce sera un peu dur dans les commencements, mais une fois l'habitude prise, le système nerveux ne fera plus des siennes et la santé reviendra. La solitude et le soleil, on guérit tout avec cela.» «Et vous n'avez pas guéri votre fille», pensait en elle-même lady Horneby. Elle n'en suivait pas moins à la lettre les prescriptions du médecin.
Tous les jours après le déjeuner, les deux femmes traversaient la route, Brigitte les accompagnait portant des couvertures, des fourrures et des coussins, on ouvrait la petite porte et, une fois dans l'enceinte, on cherchait une place ensoleillée où installer Ellen. La malade s'étalait à l'ombre menue de quelque arbuste grêle et la cure de soleil commençait. Autour d'elle dans l'azur intense, des silhouettes de tours crénelées s'élevaient de place en place, presque plates, tours sarrasines dont l'embrasure des créneaux est si profonde qu'elle semble darder une dentelure de tridents dans le ciel; des broussailles épineuses embaumaient, une flore de montagne inconnue et sauvage avait violenté les ruines de corolles éclatantes, toute l'enceinte fleurait le miel. Des vallées voisines montait une atmosphère de fournaise odorante.
Il y avait déjà quatre mois qu'Ellen Horneby y venait tous les jours prendre un long bain de soleil.
On était à la fin d'avril, Hyères commençait à se vider d'étrangers, deux hôtels avaient déjà fermé, l'exode des malades pour l'Angleterre et les patries lointaines s'accentuait depuis une quinzaine. Dans le pays déjà déserté on sentait s'établir l'atmosphère lourde de l'été; une somnolence avait gagné les rues et les places, mais pour Ellen Horneby le docteur Didier n'avait pas encore permis le départ, il la voulait garder au moins jusqu'au 15 mai.
La jeune fille s'était résignée, elle semblait avoir abdiqué toute volonté et, cette belle journée d'avril, elle était donc là comme tous les jours, avec sa femme de chambre et sa mère, parmi les roches brûlantes du vieux château d'Hyères. L'après-midi était particulièrement chaud, et même à ces hauteurs l'air aurait opprimé sans la brise du large.
Sur la mer étale, comme sur la ville assoupie par la sieste, rien que du silence; mais dans la vaste enceinte, foisonnante de feuilles et de corolles, un murmure ailé, continu, fait de vibrations d'insectes, de crissements de cigales et de fermentations de sèves, qui est peut-être la voix de la solitude; parfois, en écho, un claquement de fouet et le bruit amorti de charroi sur une route.
Lady Horneby, croyant sa fille assoupie, s'était un peu écartée et vaguait de ci de là, parmi les décombres en fleurs, mais Ellen ne dormait pas. Abritée sous la soie écrue d'une ombrelle, elle lisait et relisait avidement une lettre reçue il y a deux mois, la lettre de Cannes dans laquelle son amie Gladys Harvey lui détaillait les fêtes et les joies du carnaval. Ces huit pages d'une écriture volontaire et serrée, combien de fois ne les avait-elle pas prises et reprises! Sous l'écran de l'ombrelle traversée de soleil, la malade la déchiffrait avidement; certains passages surtout l'enfiévraient.