— Je n’en ai pas encore rencontré, moi… Non, pas une qui m’inspirât à la fois tant de respect et… permettez-moi de vous l’avouer une fois… tant d’admiration !
Jamais encore, il ne s’était exprimé ainsi et il avait parlé avec une simplicité qui donnait à ses paroles une force singulière par leur caractère de sincérité absolue. De nouveau, le visage de Ghislaine se rosa, tandis que, sans qu’elle en eût conscience, son attitude se faisait fière. Droite, elle se tenait devant lui, dans la solitude du salon, sa main tourmentant, d’un geste machinal, une branche de chèvrefeuille ; et, le regardant bien en face, de ses yeux profonds de femme qui connaît la vie et les hommes, elle dit presque grave :
— Le respect, je vous en remercie et je l’accepte, car j’ai la conscience de le mériter. Mais l’admiration, je n’y ai aucun droit et je me dérobe. Je fais toujours ce qui me semble devoir être fait, tout simplement parce que j’ai horreur de me sentir dans mon tort… Et ce n’est pas d’aimer une enfant aussi séduisante que Josette qui pourrait m’être compté pour un mérite ! surtout quand cette enfant donne, en échange du peu qu’on fait pour elle, une tendresse comme celle dont elle me comble…
— C’est vrai elle vous adore, absolument, uniquement ! Et nous n’avons pas le droit d’en être jaloux, sa grand’mère, ni moi, puisque nous n’avons pas su nous l’attacher…
Ghislaine ne répondit pas. Ce n’était pas à elle de rappeler à M. de Moraines pourquoi la jeune âme de sa fille ne s’était pas ouverte à lui. Il savait bien d’ailleurs ce qu’elle pensait à ce sujet, si discrètement qu’elle lui eût répondu quand il lui avait parlé de Josette. Aussi, les paroles qu’elle ne disait pas, il les devina aussitôt.
— Vous pensez, n’est-il pas vrai, que c’est notre faute si nous sommes, en réalité, des étrangers, moralement, pour Josette… Vous avez raison ! Chacun en notre genre, ma belle-mère et moi, nous avons vécu en égoïstes, tout occupés du soin de façonner notre existence pour notre plus grand agrément, sans nous inquiéter de ce que devenait la vie d’enfant qui se trouvait ainsi abandonnée par ceux qui devaient en prendre soin. Depuis que je vous vois auprès de Josette, je comprends que je récolte ce que j’ai semé… Tant pis pour moi si maintenant, à certaines heures surtout, il m’arrive d’en souffrir !
Il y avait une amertume presque douloureuse dans la voix de M. de Moraines. Si Ghislaine l’avait cru encore un homme de plaisir, uniquement, elle aurait acquis, en cette minute, la certitude qu’elle s’était trompée sur son compte. Et comme elle était de celles qui, instinctivement, cherchent à panser toute blessure aperçue, elle dit, avec sa douceur sérieuse :
— Vous savez bien que le mal dont vous vous plaignez est réparable. Montrez davantage à Josette l’affection que vous avez pour elle… Vous la conquerrez vite… Elle est si aimante, si reconnaissante de la plus petite marque de tendresse !
— Ce serait plus que je ne mérite ! Vous êtes bonne, infiniment bonne… Mais ce n’est pas d’aujourd’hui que je le sais. Si je ne craignais de vous offenser, car vous devenez très… sévère dès qu’il s’agit de vous-même, je vous dirais que vous êtes pour moi un enseignement vivant… Oui, vous m’avez appris beaucoup, sans vous en douter… des choses que je regrette, — à un point que vous ne pouvez soupçonner ! — d’avoir apprises si tard, — trop tard ! — car ma vie eût alors été autre, j’en suis certain maintenant ! Si le ciel avait été généreux à mon égard, il m’aurait amené sur votre chemin quelques années plus tôt…
Que voulait-il dire ? Sa voix vibrait plus sourdement, et Ghislaine eut la sensation qu’une émotion y frémissait. L’expression spirituellement sceptique du visage avait soudain disparu ; une gravité soudaine le transformait, faisant de Gérard de Moraines un autre homme… Celui-là même dont Ghislaine avait plusieurs fois déjà entrevu l’existence et qui lui inspirait une sympathie profonde.