— Vous le serez, mademoiselle, je n’en doute pas… Je suis très physionomiste… Jamais je ne me trompe quand je fais attention. Ainsi, je n’ai jamais eu d’illusions sur les différentes institutrices de Josette ! Seulement, que voulez-vous ? C’est un tel tracas de chercher que, quand on a trouvé à peu près, on s’en tient là… Ces changements de gouvernement intérieur compliquent si fort l’existence, et la mienne est tellement chargée d’occupations de toute sorte, autrement intéressantes ! Je me tiens très au courant de tout ce qui est questions artistiques ou littéraires, ayant, comme vous le savez peut-être, un salon où je me pique de recevoir beaucoup de gens d’esprit, de faire entendre des œuvres inédites, poétiques, musicales ou dramatiques… De plus, j’ai des relations extrêmement étendues que j’entretiens avec soin, car je trouve que jamais on n’en a trop quand on possède, autant que moi, l’horreur de la solitude, même d’une demi-solitude… J’y gagnerais tout de suite un spleen épouvantable… C’est une expérience que j’ai faite et que je ne recommencerai pas. Vous n’êtes pas comme moi ? mademoiselle.
— Non, madame, heureusement, puisqu’il me faut vivre seule !
— S’il en est ainsi, vous pouvez vous dire heureuse, en effet. Je l’avoue, c’est une faiblesse de ma part, mais j’ai besoin, en effet, de la société de mes semblables, sans cesse ! — à condition toutefois qu’ils soient amusants ou intéressants d’une façon quelconque… Après une telle déclaration, vous allez peut-être me trouver bien frivole, tout comme me qualifie, au fond de sa pensée, je m’en doute bien, Josette, qui est une drôle de gamine ! Je ne sais, mademoiselle, si vous arriverez à débrouiller ce qu’elle est… Moi, j’y ai renoncé…
— Puis-je vous demander pourquoi ? madame.
— Parce que, de tout temps, j’ai eu l’horreur des énigmes ! Il y a des gens que cela amuse de deviner des charades… Moi, cela m’agace ! Eh bien, ma petite-fille est — pour moi, du moins — une vraie charade vivante dont le mot m’échappe. Elle est si peu ce qu’elle devrait être ! A son âge, à seize ans, moi, j’étais, comme il convient à la jeunesse, une espèce d’oiseau fou, toujours joyeux. J’étais déjà coquette comme une femme, j’adorais le monde, les compliments, la danse, la toilette ! J’étais insatiable de plaisirs, de succès, de bavardages sans fin avec mes amies qui me ressemblaient. Ah ! nous n’étions ni les unes ni les autres, grâce au ciel, des gamines sentimentales, moroses et pessimistes ! Destinées à vivre dans le monde, nous nous y épanouissions tout naturellement, le cœur en joie. Aussi, j’étais toujours d’humeur joyeuse, facile à vivre, saisissant toutes les occasions de m’amuser, telle enfin que je voudrais voir Josette…
— Qui est toute différente de ce que vous souhaiteriez ? madame, questionna Ghislaine, qui écoutait, très attentive.
— Différente ! Dites qu’elle est aux antipodes, mademoiselle !
Et Mme de Maulde leva vers le plafond ses beaux yeux brillants, la physionomie impatiente.
— Croyez-moi, c’est la vérité à la lettre, il y a des moments où j’en arrive à me demander comment j’ai pu avoir une petite-fille qui me soit à ce point étrangère, de caractère, d’esprit, de goût ! Son père n’a rien d’un misanthrope. Sa mère, ma pauvre fille, dont vous voyez ici même le portrait, me ressemblait moralement comme une jeune sœur à son aînée, et était la femme du monde la plus exquise, la plus accomplie qu’on pût rêver… Elle, Josette, c’est une enfant sauvage et fantasque, qui a des caprices de bambine et des réflexions déconcertantes de vieux sceptique ou de femme désabusée ; sans aucune expansion, dédaigneuse ridiculement des distractions, des plaisirs que je lui offre !… Au fond, je la crois fort sentimentale et ne me trouvant pas assez aïeule en papillote et en adoration devant ses petits-enfants, abîmée en admiration à leur égard, trop heureuse de les avoir reçus en partage. Tant pis ! J’aime à vivre pour mon agrément d’abord, je l’avoue. Il ne me reste pas tant d’années en partage, hélas !
Cette perspective, pour être seulement effleurée par l’esprit léger de Mme de Maulde, devait lui être cependant odieuse, car vite elle la laissa de côté ; et sans permettre à Ghislaine de lui répondre, elle repartit de plus belle :