— Les circonstances ? Ah ! oui, en effet, je me souviens. Mon gendre m’a dit que vous cherchiez une position par suite d’un deuil de famille qui a changé… votre situation…

— Oui, madame, la mort de mon père, le général de Vorges.

— Ah ! vraiment, vraiment… Comme cela est triste pour vous ! Je me rappelle maintenant que M. de Moraines m’avait donné cette explication. Excusez, mademoiselle, mon peu de mémoire, mais j’ai toujours tant à penser ! J’ai une existence si remplie que j’ai beaucoup de peine à garder présents à l’esprit tous les renseignements qui me sont donnés. Voici maintenant la chose : il s’agit de vous confier ma petite-fille Josette, qui est définitivement sortie du couvent depuis Pâques, et auprès de laquelle, jusqu’ici, je n’ai encore pu trouver personne de convenable à placer.

— Mlle de Moraines a eu déjà plusieurs institutrices ?

— Trois, avec lesquelles elle s’entendait fort mal, par sa faute et par celle de ces trois demoiselles. Pour la circonstance, j’inclinerais peut-être à mettre volontiers les plus gros torts de leur côté, car c’étaient trois sottes, chacune en son genre, bien que les différentes agences qui me les avaient procurées se fussent, bien entendu, répandues en éloges pompeux à leur égard. La première avait des manières de fille de chambre ; je suppose que ce devait être quelque enfant de concierge pourvue de brevets nombreux. La seconde était laide et maussade, austère comme une quakeresse, d’un caractère… infernal ! La troisième, en revanche, était douée d’une coquetterie désordonnée et s’était, je le crois bien, mis en tête de se trouver un mari parmi les hommes qui sont reçus dans mon salon. Bref, éclairée par mon gendre, qui avait découvert ses manœuvres, j’ai dû la prier d’aller réaliser ailleurs ses aspirations matrimoniales. Seulement, cette insignifiante petite aventure a eu un résultat inattendu…

Ici, Mme de Maulde s’interrompit pour relever le coussin auquel elle s’adossait. Puis, elle reprit tranquillement :

— M. de Moraines, qui, d’ordinaire, n’a cure des faits et gestes de sa fille, s’est tout à coup avisé de la trouver très mal élevée… Quelqu’un avait dû lui monter la tête, car jamais, à lui tout seul, il n’aurait fait pareille découverte. Il n’est pas plus pédagogue que moi, et c’est tout dire ! Bref, nous avons eu ensemble une petite explication, — bien inutile ! — à la suite de laquelle je lui ai déclaré que, s’il n’était pas satisfait des institutrices que je prenais pour sa fille, il eût à lui en découvrir une lui-même… Et il vous a découverte, mademoiselle. Je ne sais comment, par exemple. Je n’ai pas pensé à le lui demander, et il ne me l’a pas dit… Mais je crois que je n’aurai qu’à le féliciter de son choix.

Une ombre de sourire entr’ouvrit encore une fois les lèvres de Ghislaine, distraite par ce petit discours qu’elle écoutait avec une curiosité qui, un instant, endormait en elle la conscience du pourquoi elle était là. Si toutes les institutrices de Josette de Moraines avaient été toujours choisies avec cette désinvolture, à quelles étranges personnes, en effet, elle avait pu être confiée !…

Presque confuse de la confiance qui lui était si bénévolement accordée, elle dit avec un instinctif geste de protestation :

— Madame, je vous en prie, pour n’être pas déçue, ne vous formez pas si vite une bonne opinion de mon mérite d’institutrice. Je ferai de mon mieux pour être à la hauteur de ma tâche, mais…