— Oui, mademoiselle. Si mademoiselle veut entrer, je vais avertir madame.
Il l’introduisit dans le même petit salon où, si souvent, elle était venue pendant les séjours qu’elle faisait à Paris avec son père, où elle s’était vue courtisée autant que femme peut le souhaiter. Cette même glace qui reflétait sa sombre silhouette, avait reçu autrefois sa triomphante image de jeune fille. Dieu ! que ce passé lui semblait loin, à croire que jamais, il n’avait été le présent ! Et combien pourtant, il ressuscitait vivant en sa pensée, se précisait en menus détails qui, tout à coup, surgissaient en foule dans sa mémoire…
— Ghislaine, ma chère enfant, soyez la bienvenue. Comment allez-vous ?
Il y avait tant de sympathie affectueuse dans l’accent de Mme Dupuis-Béhenne, dans l’étreinte de ses mains potelées, qu’une détente se fit dans l’âme de Ghislaine, lui voilant les yeux d’une buée de larmes. Mais elle ne voulait pas s’abandonner et, sous l’effort qu’elle faisait pour refouler son émotion, sa voix devint un peu brève :
— Comment je vais ? chère bonne amie… Comme ceux qui n’ont plus rien à perdre.
— Ma pauvre Ghislaine, oui, vous avez été bien durement éprouvée !
— Mon amie, ne m’attendrissez pas, je vous en supplie. J’ai besoin de tout mon courage… Pour que je continue à vivre, il faut vraiment que je devienne insensible, surtout que je ne regarde pas vers ma future destinée. En ce moment, surtout, elle me donnerait le vertige !
Bien vite, les mains grasses et très blanches de Mme Dupuis-Béhenne attirèrent les doigts fins de Ghislaine.
— Vous savez, ma bien chère petite, que vos amis n’ont pas de plus vif désir que celui d’alléger votre chagrin, dans toute la mesure de leurs moyens ! Malheureusement, ils ne peuvent surtout que vous assurer de leur affection et de leur bonne volonté. Vous m’avez écrit que vous aviez besoin de me parler ; vous savez que je suis toute à vous et que vous me rendrez très heureuse en recourant à moi autant que je pourrai vous être bonne à quelque chose. Nous allons causer de tout cela. Mais, d’abord, débarrassez-vous de votre manteau et de votre chapeau puisque nous avons le plaisir de vous avoir à déjeuner.
Ghislaine obéit, et d’un doigt distrait, son chapeau enlevé, elle souleva les ondulations souples de ses cheveux. Mme Dupuis-Béhenne la regardait, frappée du cerne que le tourment avait creusé autour des yeux, du caractère de résolution douloureuse qu’avait pris la bouche, de l’affinement du buste qui, tout en conservant sa grâce, s’était singulièrement aminci. Soudain, elle avait la perception nette de tout ce que cette vaillante avait supporté en silence ; et comme elle était foncièrement bonne, — ses innombrables obligés le savaient ! — elle se sentit toute en communion d’âme avec Ghislaine.