— C’est…
— Ma meilleure amie. Elle me fera savoir tout ce que j’aurai besoin d’apprendre. Je vous remercie, madame.
Elle eut un signe de tête qui la faisait si grande dame que, de nouveau, la petite vieille, habituée aux allures différentes de son humble clientèle, se sentit reprise de la conviction que cette élégante inconnue s’était jouée d’elle. Dans son étroite cervelle, jaillit le désir de trouver les mots qui obligeraient cette audacieuse à avouer sa supercherie. Mais avant qu’elle eût pu les découvrir, Ghislaine était sortie, laissant la porte retomber avec un sentiment éperdu de délivrance. A pleines lèvres, elle respirait l’air glacé qui n’apaisait cependant pas la brûlure de son visage.
Fiévreusement, elle se mit à marcher d’un pas rapide, pour laisser plus vite, loin derrière elle, l’odieux parloir où, pour la première fois, elle venait de connaître l’amertume du rôle de solliciteuse. Elle savait que, toute sa vie, elle se rappellerait la vulgaire petite pièce surchauffée, les rideaux de mousseline reprisés, et, devant le bureau, la vieille dame agressive, sa face ronde et ridée dans ses bandeaux plaqués sous une coiffure d’ouvreuse, ses yeux couleur de café, plus inquisiteurs encore que les lèvres minces qui articulaient insolemment des choses trop justes…
Oh ! oui, bien justes ! Ce que cette femme lui avait dit des qualités exigées des institutrices, était bien la vérité ! Alors, quelles faibles chances, elle avait de réussir à se faire agréer !
Et, peut-être pour aboutir à un résultat négatif, combien de fois lui faudrait-il subir un interrogatoire comme celui qui venait de lui être infligé dont elle demeurait toute frémissante ! Jamais encore, même lorsque le notaire lui avait enlevé ses dernières illusions, quant aux débris de sa fortune, elle n’avait eu pareillement conscience de sa ruine, de ce qui allait en résulter pour elle de blessures d’amour-propre, de déceptions, de froissements inconnus, d’humiliations dont elle avait tout à coup la prescience amère…
II
Là, où elle se rendait, chez Mme Dupuis-Béhenne, elle arriverait aussi en solliciteuse, mais, du moins, elle savait qu’elle serait accueillie en amie par cette femme excellente qui l’avait connue fillette, alors que son mari était préfet dans la ville où M. de Vorges tenait garnison. Elle avait reçu de sa part maints témoignages d’affection depuis son malheur. Et certes, n’eût été sa résolution de n’imposer sa triste présence à personne, elle eût accepté de bon cœur, en quittant Nancy, l’hospitalité que lui offrait sa vieille amie, qui habitait maintenant Paris.
Au valet de chambre apparu à l’appel du timbre, elle demanda :
— Mme Dupuis-Béhenne reçoit-elle ?