—Je connais ça, monsieur Étienne, je connais ça, reprit Barnabé, la bouche libre après une rasade. Attendez une minute! Moi qui suis l’ami du bon Dieu, non tant seulement par l’habit, mais aussi par les bonnes intentions, je vas vous expliquer de quoi il retourne en cet évangile du deuxième dimanche après Pâques... Certainement il faut croire que, dans le pays de Notre-Seigneur, il existait, comme aux Cévennes, des loups, des brebis, des moutons, et même des vaches et des bœufs; mais, du reste, quand il dit un mot du bétail, est-ce une manière de parler... Apprenez ceci, monsieur Étienne, car encore que vous soyez maire, vous ne savez pas tout: par loup, Notre-Seigneur entend le démon, et par troupeau, tous les chrétiens qui sont dans l’univers sous le commandement du saint-père. Je le connais, le saint-père de Rome. Quel homme! magnifique comme le bon Dieu en personne...

L’ermite planta sa fourchette dans la seconde tranche de jambon et la mordit vigoureusement.

Le vieux paysan continua:

«... Or le mercenaire s’enfuit, parce qu’il est mercenaire, et qu’il ne se met point en peine des brebis...»

—Ce mercenaire se comporte tout juste comme Braguibus, quand il était pillard à Rieussec, dit Barnabé éclatant de rire. Un jour, au coin d’un taillis de jeunes chênes, notre musicien voit briller pareillement à des braises les deux yeux d’un énorme loup. Que fait-il? Il fait comme un levron dont le plomb a frisé le poil, il saute et cabriole sans demander son chemin à personne. Ah! c’est que les bêtes ne lui appartenaient point. Voilà.

«... Je suis le bon Pasteur, je connais mes brebis et mes brebis me connaissent, comme mon Père me connaît et que je connais mon Père, et je donne ma vie pour mes brebis...»

—Attention! s’écria le Frère s’étirant le cou pour avaler au plus vite le gros morceau qui lui emplissait la bouche. Attention, monsieur Étienne! répéta-t-il. Vous avez remarqué, je pense, que Notre-Seigneur parle toujours des brebis, jamais des moutons. Écoutez la raison de ce mystère: Notre Seigneur savait d’avance que, dans les églises, on verrait plus de femmes que d’hommes, et, comme les femmes sont les brebis, les hommes les moutons, il fait premièrement honneur aux femmes, plus douces, plus religieuses que nous. Vous voilà instruit...

«... J’ai encore d’autres brebis qui ne sont point de cette bergerie. Il faut que je les amène. Elles écouteront ma voix, et il n’y aura qu’un troupeau et qu’un Pasteur.»

—Oh! pour ça, je m’en vas vous raconter ce que c’est: il s’agit des protestants. Vous savez qu’ils sont en nombre dans nos montagnes et qu’ils ont fait la guerre aux catholiques, aux temps les plus reculés et les plus anciens? Quelle racaille que ce monde! Et Luther et son frère Calvin, les connaissez-vous? C’étaient de vrais brigands de la Calabre, à l’époque où ils commandaient les guerres cévenoles. Du reste, quelle différence entre les ministres des protestants et les curés des catholiques! L’enfer et le ciel, monsieur Etienne, l’enfer et le ciel... Une fois, du côté de Vérénous, en retournant de mes quêtes, je rencontrai le ministre du temple de Graissessac. Ah! quelle envie me prit de le jeter dans la rivière de Mare.—«Un de moins!» me disais-je.—Il me salua, et je n’osai pas l’entreprendre. Mais gare, si le hasard le pousse de nouveau sur mon chemin!...

—C’est pourtant un homme très honnête et très bon, M. le ministre de Graissessac, dit M. Baticol, refermant son livre.