—Mais...

Il lui ferma la bouche à grands coups de baisers.

Des éclats de rire retentissants ébranlèrent l’air derrière nous. C’était Barnabé avec M. Combal.

—En voilà des tourtereaux, en voilà des tourtereaux! s’exclama le Frère joyeusement. A la bonne heure! il paraît que sainte Anne la Marieuse n’a pas mis la brouille dans le ménage... Allons, consolons-nous de vieillir, monsieur le maire, le monde n’en est pas à son dernier poupon. Vive la vie!

M. Combal, voyant sa Liette heureuse, la regardait tout ébahi.

—Ah ça! les amis, reprit Barnabé, les embrassements ne valent ni fougasse ni vin, et encore que baiser une figure gentille et fraîche comme la figure de Liette soit un passe-temps de paradis, peut-être conviendrait il de ne pas oublier la pitance pour l’estomac. Le soleil étant dans sa rage, il nous amène midi. Nous agirons donc sagement en cherchant tout de suite une place à l’ombre pour y faire travailler nos mandibules en parfaite tranquillité. Le clergé s’en va dîner chez M. Martin, à Hérépian, tout est fini, et je n’en suis point fâché. «—Bon voyage, monsieur le curé-doyen de Bédarieux...» Allons, Simonnet, fais un peu trêve à ta Liette, et puisque, d’après ce que vient de me dire M. le maire, tu es venu jusqu’ici avec ton cheval chargé de provisions pour tous, dis-nous où nous devons nous asseoir et attaquer le rôti. Je sens les dents qui me tombent de besoin.

—Suivez-moi, répondit laconiquement le jeune homme qui ne paraissait pas content.

Et, sans laisser la main de Liette, il marcha, devisant avec elle, devant nous.

A cent mètres environ de la Source, en descendant vers Villemagne, la roche granitique qui couronne le monticule de Cavimont craque, s’entr’ouvre, s’écartèle pour ainsi dire. Au bas de cette cassure gigantesque, des prairies, avivées par l’eau qui sort du bloc à gros bouillons, étalent leur tapis d’un vert profond, presque noir.

Le soleil ne pénétrant guère en ces endroits trop enfouis, les herbes n’ont pu prendre ces couleurs tendres, transparentes, lumineuses, dont elles se revêtent ailleurs. L’ombre éternelle qui les couvre leur a imprimé ses teintes de deuil et de mélancolie. Des sorbiers maigres, lépreux, poussent comme à regret aux bordures de ces gazons vivaces, mêlés aux lavandes, aux cystes, aux genévriers épineux, seule décoration végétale de ces laves éteintes et désolées.