— Tu as livré des réfractaires et des juifs, déclare le petit homme comme s’il était pénétré par une évidence.

— Jamais, jamais, je vous jure, monsieur ! s’écrie Hélène. Ce n’est pas parce qu’on a une liaison avec un homme…

— Ta gueule ! ordonne paisiblement le chef. Comment t’appelles-tu ?

Hélène contemple son questionneur. Il a le teint bistre, l’air maladif et des yeux bleus usés d’indifférence. Elle n’a jamais vu ce type auparavant, et le voici en plein dans sa vie, goguenard.

— Lhargne, répond-elle, Hélène Lhargne. L’homme sort une boîte de cachous anglais de sa poche et la secoue au-dessus de sa lèvre inférieure, avancée en bénitier.

— Ignace ! crie-t-il à un jeune garçon galonné, voulez-vous voir si vous avez Lhargne dans votre bouquin. Lhargne, L.H.A. etc.

Hélène regarde son nom ricocher dans la pièce comme s’il s’agissait d’un objet intime qu’on lui aurait arraché de force.

Ignace rugit :

— Lhargne Louis ; milicien, souligné en rouge !

Le petit homme sourit et Hélène aperçoit un bref instant sa langue noircie par les cachous.