Il secoue la tête.

— Écoute papa, tu n’as toujours pas compris. Je te l’ai déjà dit, j’accepte de crever dans cette piaule, parce que là, au moins, je suis sûr d’être avec moi-même jusqu’au bout. Mais je ne veux pas risquer de tomber dans leurs pattes. Mourir de faim, c’est mourir de sa bonne mort. S’ils me prennent, ils m’adosseront contre quelque chose de vertical et ils m’administreront un jet de mitraillette. Tu ne connais pas ça, la mitraillette, ça n’est pas de ta guerre… Laisse-moi te l’expliquer : ça fait un bruit de soutane dont tous les boutons sauteraient les uns après les autres : clac… clac… clac… clac. Seulement les boutons ce sont des balles et tu les prends dans l’œuf, un peu partout. Des fois ça te coupe en deux, et puis des fois ça rentre dans tes vêtements et la mort vient te chercher à travers ta flanelle. D’autres fois, c’est dans la gueule ; ah, t’as pas l’air fin quand tu pleures un œil…

Le père pose la main sur l’épaule de Petit Louis.

— Tu désires rester ici ? Bon, mais as-tu songé que nous sommes dans la chambre d’Eugène, et qu’Eugène était milicien comme toi ? Gros malin de renard qui va se faire enfumer dans le terrier des autres !

Petit Louis devient vert, sa cicatrice rit tristement d’un air fatal.

— Je n’y avais pas songé, avoue le garçon. Bon Dieu, tu as raison…

Le père sourit et regarde autour de lui, il n’y a plus d’ombres dans la pièce. Hélène et la mère se tiennent assises, bien sages, pareilles à des personnages du musée Grévin.

— Ah, tu vois, murmure-t-il d’un ton patient, ah tu vois, j’ai raison. Tu n’as aucun esprit d’à-propos. Si je vivais moi-même cette sale affaire, au lieu de la vivre à travers toi, je saurais dresser des plans d’action.

— Alors ? questionne Petit Louis.

Il se livre tout entier dans ce mot, se tend à son père, soumis.