Lentement, Hélène revient dans la fenêtre, la meurtrissure lourde de son estomac cherche sa place sur la barre d’appui et la retrouve, tout son être se perche.
En bas, la foule hurle : Les voilà ! Les voilà !
Hélène se penche, elle ne voit rien. Elle se dit :
« Ça n’est pas encore vrai, mais ça va le devenir dans un instant. Pendant encore quelques secondes nous appartenons à l’autre régime, et passé ce délai, nous subirons sa déchéance. »
La foule se tait d’émotion : un char vient d’apparaître à l’autre extrémité de la rue, tout boueux, tout glorieux. Deux soldats sont accroupis dessus — on les croirait en bronze —, et un petit bout de fanion se faufile dans le vent. Le char est couvert de fleurs comme une tombe aimée. Les gens ne trouvent plus assez de souffle pour ovationner. Et puis soudain, si, ça revient, pareil à une bourrasque. Ils trépignent, ils crient, ils se débattent dans leur extase. L’ampleur du moment, sa qualité unique, étourdissent Hélène. Partout des drapeaux flottent. Hélène est un drapeau. Elle est offerte à l’enthousiasme, à la gloire, à la France.
« Tant pis », balbutie sa pensée.
Oui, tant pis pour les causes perdues, tant pis pour la honte et pour la mort. Sa vie ne compte plus. L’âme des siècles défile : Vercingétorix sur l’acier rampant. Et Louis XIV, chiffonné avec de la merde dans sa perruque, une croix de Lorraine sur le bras ; et les autres : l’épouvantable Danton, dont les souliers ont soif de France ; le petit-chapeau revenu de Sainte-Hélène, planté dans un tank, tous, tous !
Les chars marchent sur leur chenillage comme des mariées sur leurs traînes.
Hélène se retourne.
— Que dis-tu ?