Petit Louis marche dans la chambre, les mains écartées du corps comme si elles étaient blessées et qu’il redoute de les heurter. Parfois, il s’arrête pour contempler la tête rousse d’Hélène. Il lance des mots et guette leur effet. Ça ressemble à un tir. Rien n’ébranle sa sœur. Il rate la cible. Alors Petit Louis reprend sa marche. La cicatrice de son menton devient rose : un vilain rose cireux de lèvres mortes.
Il crie :
— J’en ai marre, tu me regardes comme si tu cherchais à te souvenir de moi. Ou bien non, tu me regardes comme un objet. Eh bien je vis, tu entends ? Hélène, tu entends, je vis ! je vis ! Même s’« ils » me démolissaient, je vivrais. Je le veux tellement ! Rien ne peut empêcher que je sois.
Hélène pense : « Pauvre garçon, on dirait au contraire qu’il cherche à se convaincre de son existence. »
Les paroles de son frère sont comme les petits nuages grisâtres de la D.C.A. qui s’épanouissent mollement autour d’un avion, sans l’atteindre.
Elle dit, en écoutant sa voix :
— Ne t’affole pas, mon grand.
Sa pitié calme et théâtrale la réconforte.
La mère débarrasse la table des coquilles d’œufs qui l’encombrent. Un pénible travail de digestion s’élabore pour elle.
Petit Louis tord la bouche pour chercher une grimace effrayante ; le père l’examine par-dessus ses yeux baissés.