La chambre glissait doucement dans la nuit, comme une barque dans une grotte, et les ombres attendaient patiemment cette marée de nuit qui les absorbait peu à peu. Les meubles partaient pour une croisière sans fin, dans le papier de la tapisserie représentant, paraît-il, des coquelicots, mais où, aux pires instants de son mal, Petit Louis découvrait des yeux abominables, dardant sur sa petite carcasse leurs regards borgnes, fixes et cruels.
La nuit de la chambre précédait celle du monde. Longuement, un rectangle de jour insistait devant la fenêtre, puis, timidement, s’estompait. Alors, le tilleul de la maigre pelouse devenait tout noir comme un péché mortel et des algues de ténèbres s’accrochaient à ses branches.
Une paix inhumaine engloutissait les barbares réalités de la maison. Le corps de Petit Louis, dépouillé de toute densité, flottait au-dessus du lit où, habituellement, le martelait la molle constance du matelas. Un instant, il tournait dans le noir, et ses pensées frémissaient comme une flamme mal protégée. Il s’agissait d’un état transitoire, semblable à celui d’un médium qui s’abîme dans un au-delà hermétique. Les coquelicots — ou les yeux — de la tapisserie, pleuvaient des murs. Il semblait que des barreaux sérieux, devenus soudainement aussi inutiles que les os d’un squelette, se disloquaient joyeusement, comprenant enfin que leur liberté résidait dans celle de leur prisonnier.
La mémoire est comme un organe douloureux.
Un vide béant sollicitait Petit Louis. Doucement la commode s’approchait du lit, pareille à une barque, obéissante aux mouvements de la nuit. Petit Louis montait à bord, alors le frêle esquif plongeait dans le mur. Une musique céleste s’élevait au moment où Petit Louis pénétrait dans du bleu, un bleu sans fin, fluide et scintillant, un bleu identique à la profondeur de l’air, à la profondeur des mers du Sud.
Au fait ! n’existe-t-il pas une couleur ainsi nommée ?
Bleu des mers du Sud.
Dans ce bleu infini tournaient des rêves couleur d’abeille, tournait une mélodie d’élytres, tournait une fraîcheur profonde. Petit Louis avançait dans sa barque légère. Les rêves d’or, les rêves couleur de miel et de soleil clapotaient autour du ventre ciré de la commode flottante. La mélodie mouillait le frais silence. Quel voluptueux voyage !
Cette heure inouïe, si banale et si mesurée pour le reste des hommes, représentait l’heure de mort de Petit Louis. Tous les dieux et les saints dorés du ciel avaient permis cette chose étrange : que Petit Louis fasse l’apprentissage de sa mort.
Dès que le crépuscule s’emparait de la chambre, le phénomène se produisait. Le mal se retirait comme un fer d’une plaie, et les chairs, en se rejoignant, oubliaient un instant leur blessure. La fièvre cessait de heurter les tempes du jeune malade, pareille à un oisillon brûlant qui, après avoir longtemps remué, trouve une position apaisante dans son nid, une chaleur amie dans ses plumes et s’endort.