— Nous nous relaierons, m'a dit Maurois, je vais prendre le volant pendant une heure ou deux, tâchez de dormir.

Dormir !

C'est facile lorsque votre corps est soumis à ce perpétuel cahotement, lorsque à force de rouler, d'avaler des kilomètres, vous ne distinguez plus les heures de jour des heures de nuit, l'aube du crépuscule. Votre vie est éclairée, minutée, régie par la lumière et les cadrans du tableau de bord.

Je ne me le suis pas fait répéter… J'ai cherché une position commode, les pieds allongés, le buste glissé. J'ai regardé un moment la galopade verte des frondaisons ; cela me produisait l'effet soporifique d'une prière.

La chaleur du moteur montait du plancher et m'enveloppait les jambes dans une tiédeur de serre. C'était sédatif comme un bain de siège. Cette vague chaude a grimpé le long de mon corps ; je me suis endormi avec dans les oreilles le calme ronron du moteur, coupé par le raclement pénible du passage des vitesses.

Une exclamation — un cri plutôt — proféré par Maurois m'a éveillé.

Je me suis dressé sur mon siège. La nuit était venue. J'ai eu à peine le temps de comprendre que nous escaladions le talus, les phares ont comme malaxé une série de visions précipitées. Et puis ç'a été une cascade de chocs lourds, un éboulement furieux.

J'étais affolé et lucide. La route s'était rétrécie pour Maurois et il venait de passer entre deux arbres. Nous dévalions une pente abrupte. Nous étions jetés l'un sur l'autre et nous ne disions rien, car l'appréhension nous contractait. Je regardais Maurois sans le voir. Ce n'est que par la suite que je me suis souvenu de son visage gris, de ses lèvres vidées, de ses yeux traqués.

Ça m'a paru très long et ça a dû être très court.

J'ai eu l'impression de partir avec une gerbe lumineuse de feu d'artifice et d'éclater très haut sous un ciel de nuit. Un goût de sang. Un menu glou-glou. J'ai rêvé que je glissais sur les parois lisses et scintillantes d'un immense entonnoir.