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Saint-Theudère-Paris, Paris-Saint-Theudère… Pendant quatre mois j'ai fait cet aller-retour. J'ai fini par connaître le trajet dans ses plus petits détails. Les établissements de routiers, les cités, les ponts, les panneaux indicateurs, les bornes, les accidents de terrain, les caniveaux, les arbres même me sont devenus familiers.

Je conduisais de chic, souvent sans y penser. Il y a dans le maniement du volant un côté mécanique qu'il faut posséder si l'on veut acquérir l'endurance nécessaire à l'exercice de cette redoutable profession.

Pendant combien de temps aurais-je accompli ce va-et-vient si, certain soir, Maurois n'avait pris à nouveau la fantaisie de m'accompagner ?

Le fait ne s'était pas reproduit depuis le jour de mes débuts ; Maurois n'aimait pas voyager. D'humeur casanière, le viticulteur ne se trouvait à l'aise que dans ses bottes crottées et sa veste de velours.

— Paris, m'expliquait-il, c'est pour nous autres hobereaux à la fois trop facile et trop fatiguant. Parlez-moi des chemins de terre, de mes vignes, de mes potagers, de ma chasse… Je ne suis pas l'homme des rues ; je bute contre les bordures de trottoirs, moi.

Il allumait un de ses horribles cigares italiens et en tirait quelques brèves bouffées.

— Dans l'existence, achevait-il, il faut tout de suite s'efforcer de tomber du côté où l'on penche ; de cette façon, c'est chose faite et on ne perd pas sa vie à chanceler.

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Nous sommes partis plus tard que de coutume, le maître de la Citadelle ayant été retenu par un fermier. Comme notre heure d'arrivée ne pouvait varier, il nous fallait rouler à vive allure ; tout retard aurait été une catastrophe, car nous transportions un chargement de pêches.