— Ne sois pas méchant.

Je n'ai rien répondu. J'avais honte d'être jaloux. Je me suis dirigé vers l'escalier. Au moment où je gravissais les marches, Hélène m'a arrêté.

— Pierre ! Pierre ! comment l'appellerons-nous ?

— Jacques, ai-je décidé, si c'est un garçon.

Les jours ont passé. Peu à peu, je suis parvenu à trouver un parfait équilibre moral. Je devenais rapidement un homme rangé, d'humeur égale. La besogne que j'accomplissais s'avérant exténuante, je tirais une vive satisfaction de la journée de repos qui suivait ; je l'employais à me promener avec Hélène.

Quelquefois nous allions chez Thiard. Il me questionnait sur mes occupations et mettait sans cesse un échantillon pharmaceutique dans la main d'Hélène, au moment du départ.

Je ne me lassais pas de Saint-Theudère. Ce paysage paisible m'enchantait. J'aimais le rythme heureux des toits dévalant la côte dans un fouillis de verdure. J'aimais ces vieilles tours éboulées qui se dressaient dans les vignobles, l'église romane où j'allais méditer pour le seul plaisir de goûter le silence glacial qui régnait sous les voûtes gigantesques et surtout le ciel à la lumière si pure. Je m'attardais devant l'école maternelle et je cherchais dans le flot des élèves celui ou celle à qui mon enfant aurait le plus de chances de ressembler.

* * *

Maurois était satisfait de mon travail. Il me complimentait pour les soins jaloux que je portais à son véhicule. Je savais ces compliments mérités car je montrais une grande conscience professionnelle. Sur la route je devenais un autre homme. Lorsqu'il m'arrivait de me pencher par la portière de gauche, j'étais interloqué par l'image que me confiait le rétroviseur. Mes traits crispés, mes yeux méfiants, mon nez pincé me surprenaient. En très peu de temps j'avais acquis une grande expérience de la route. Je connaissais ses gens, sa physionomie et ses drames, car, je l'ai déjà dit plus haut, il n'y a pas que les hérissons qui meurent sur les routes. Combien d'hommes ai-je déjà vu agoniser, sanglants et terreux, sur les talus de France ? Je me souviens d'un cantonnier qui avait fait exploser avec sa pioche une grenade perdue. L'engin lui avait arraché la jambe et je l'ai vu mourir, abruti de douleur, sans qu'il ait pu comprendre ce qui lui était arrivé. Et d'autres encore ! Tant d'autres qui sont tombés comme des soldats, terrassés par quelques secondes de défaillance : camions ayant percuté des arbres ; conducteurs qui, au moment de piquer un somme, avaient oublié d'allumer leurs feux de position ; barrières de passages à niveau baissées trop tard ; cyclistes roulant sans feux. Des heurts de ferraille, des chocs hideux de chairs écrasées, des cris d'épouvante et d'agonie — je vous ai en tête pour la vie, bruits de la route ! Je vous porte en mon cœur, gens de la route, gens de l'éternel voyage, qui suivez l'incessant courant de la droite ; de cette droite obsédante qui vous fait dormir les yeux ouverts… La route est notre patrie. Elle nous a conquis, nous sommes ses servants. C'est sur elle et pour elle que tout un peuple s'est battu ; pour la conquérir, borne par borne. Oui, c'est cet écheveau de goudron qui escalade les montagnes, franchit les fleuves et enjambe les gouffres que tant d'hommes ont payé de leur vie… sans toujours le savoir.