— Si, mais il n'y a aucun point commun entre la petite fille et ta compagne ; c'est donc comme si je ne l'avais jamais connue. Tu as bâti un mur entre mon passé et notre vie commune. Cela parce que tu ne m'as jamais posé de questions sur mon existence passée. Tu as été très courageux. Le docteur parle souvent de ton courage ; eh bien, il réside dans cette force d'âme qui te retient de questionner.
Elle a saisi les violettes que j'avais posées sur la table et les a respirées. Elle ne s'apercevait pas que les fleurs ne sentaient rien.
— Je suis tellement las, ai-je soupiré, tellement las, mon amour, que je vais avoir la faiblesse de te poser une question. Pardonne-moi, c'est à cause de l'enfant qui va venir… Il faut que je sache pourquoi, comment tu as pu devenir… l'amie d'un Allemand.
Hélène a reposé les fleurs sur la table ; celles-ci commençaient à s'étioler.
— Mets-les dans l'eau, ai-je conseillé, elles étouffent.
Elle ne m'a pas paru entendre.
— En 1943, j'assistais à l'enterrement d'une petite fille. Au moment où le convoi funèbre s'engageait dans la rue principale de V…, les sirènes ont sonné l'alerte. La ville avait déjà subi des raids meurtriers ; aussi tous les assistants, prêtre en tête, se sont-ils précipités dans les abris. Au bout de quelques minutes, je me suis trouvée seule derrière le corbillard. Les chevaux continuaient d'avancer au hasard. Alors Otto est arrivé. Il a saisi les chevaux par la bride et a emmené l'attelage sous le toit des halles. J'ai suivi machinalement…
Elle m'a demandé :
— Tu comprends ?
— Oui, les hommes qui rencontrent des femmes désemparées ont toutes les chances.