Oui, j'ai pleuré pour moi, parce que ma personnalité ne correspond souvent pas à la conception que j'en ai. J'ai souffert dans le grand troupeau des hommes ; j'ai brouté avec eux, flanc contre flanc, l'herbe galeuse de notre monde. J'ai subi l'enchantement des vertus et des vices. J'ai accepté les laideurs. J'ai écouté les musiques terrestres : le chant des pipeaux de l'âme sectaire comme la pleine harmonie des foules, et j'ai ri, pleuré, chanté, prié, attendu. Oui, oh oui, j'ai attendu ce quelqu'un, ce quelque chose qui ne viendra jamais et que j'espérais toujours trouver. J'avais cru qu'Hélène m'apporterait une rédemption, qu'avec elle tout allait s'unifier. J'étais presque parvenu à tirer de notre union la force d'un renoncement et d'une sagesse qui ne ressembleraient pas à de l'indifférence. Dans la frénésie de l'amour, dans le culte de ma passion, j'avais construit un bonheur de sable qui s'écroulait déjà.
Je suis retourné à la B 2. Tout en marchant, je me répétais : « J'ai tué le frère d'Hélène ». Je revoyais Petit Louis, fouetté par la décharge, sursauter dans ses liens et pendre, inerte, la figure ruisselante de sang.
J'ai tourné dans la ville pour chercher de l'essence. J'ai bu de l'alcool dans les cafés. Je me souviens d'un petit établissement, entre autres, où deux ivrognes essayaient de faire tenir leur verre en équilibre sur leur tête. A chacune de leur tentative, le verre tombait. Et ils recommençaient sans se décourager, gravement, obstinément. Désormais, mon bonheur, mon cher bonheur ressemblerait à ce verre, et je serais l'ivrogne cherchant à le poser en équilibre sur sa tête.
La neige s'est remise à tomber par brusques chutes espacées. Elle « tenait ». La voiture patinait et je devais prêter beaucoup d'attention à la conduite.
Je traversais des agglomérations assoupies sous un ciel bas. L'horizon obstrué ressemblait à la toile de fond d'un drame réaliste. Je m'y ruais avec une rage concentrée. Je me heurtais à un obstacle que je voulais franchir coûte que coûte.
Pourquoi n'avais-je pas fait la sourde oreille lorsque Hélène m'avait parlé de sa famille ? Je regrettais mon mouvement généreux. Je me mordais les lèvres… Un désespoir irrémédiable m'abrutissait. J'essayais en vain de me raisonner, de justifier mes actes.
Petit Louis — il s'appelait Petit Louis — méritait son sort. Tous deux nous avions été les acteurs inconscients d'un drame. Nos routes s'étaient croisées sans que nous l'eussions voulu ou même prévu.
Qu'importait alors qu'il fut le frère d'Hélène, puisqu'en tant qu'individu, il ne représentait pas autre chose à mes yeux qu'un douloureux hasard ? Nous étions intervenus dans nos vies d'une façon fortuite. Moi, j'avais contribué à le tuer — au fait, chaque membre d'un peloton d'exécution n'est-il pas à lui seul toute la salve ? Lui, avait profondément marqué ma sensibilité. Nous pourrions être quittes. Le supplicié et le bourreau le sont toujours.
Seulement j'avais aimé Hélène sitôt après. Je découvrais un terrible sortilège dans cet amour. N'avais-je pas été séduit parce qu'elle était la sœur du mort ? Ça paraissait fou… Mais je me trouvais dans un état d'esprit favorable aux idées les plus désordonnées. Je me sentais habité par une présence indéfinissable qui n'était peut-être pas tout à fait le remords, pas tout à fait la peur, mais plutôt une sorte d'angoisse opprimante, mêlée de tristesse et de renoncement.
J'ai récapitulé les mois passés en compagnie d'Hélène et je me suis mis à les regretter comme on regrette une période de sa vie définitivement close.