— Tais-toi ! a ordonné le vieil homme d'une voix farouche, tais-toi, maman ; Petit Louis c'est quelque chose d'en dehors du monde, il n'est plus qu'à nous maintenant, ça ne regarde personne d'autre.
J'ai été glacé d'épouvante. Je comprenais que ce père vivait étroitement avec le cadavre de son fils. Petit Louis était mort ; il l'avait vu, comme moi, refuser le néant, s'insurger contre le sort. Il l'avait vu adossé à l'arbre ruisselant de sang ; il avait examiné ce brusque mort, cette chair ardente précipitée dans le silence et l'immobilité. Alors le vieux père si simple, au cœur régulier, s'était obstinément attelé à une tâche barbare : prolonger Petit Louis, le porter intact, charrier sa présence à travers la vie qui lui restait à accomplir…
Je leur ai proposé de les amener à Saint-Theudère. Ils ont refusé.
— Si nous étions suivis ! a objecté la mère. Non, plus tard… Embrassez-la bien pour nous, monsieur, embrassez-la bien…
Elle a préparé une valise d'effets et d'objets intimes appartenant à sa fille.
— Ça lui fera plaisir de retrouver ça.
Le père m'a indiqué l'adresse d'un de ses amis à laquelle Hélène pourrait écrire. Puis il m'a passé la main sur l'épaule.
— Vous avez l'air d'un garçon généreux, monsieur. Je vous remercie. J'espère qu'Hélène vous aime bien. C'est une bonne petite, voyez-vous ; mais elle a son caractère, ça n'est pas tellement fameux pour une femme…
Je les ai quittés le plus vite possible, j'étouffais.