— Allons, dis-le-moi.
Elle s'est mise à pleurer. Cela lui arrivait pour la première fois. Je n'avais encore jamais vu ses larmes. Elle pleurait sans bruit. Ses yeux conservaient leur fixité fascinante. De grosses larmes coulaient contre les ailes de son nez et allaient éclater par terre.
Je me suis arrêté de mastiquer. Soudain je ne comprenais plus. Je la regardais d'un œil éperdu, sans pouvoir réagir.
— Hélène, ma petite gosse d'Hélène !
Elle m'a mis la main sur la tête. Elle pétrissait à pleins doigts mes cheveux.
— Pardonne-moi, a-t-elle chuchoté, pardonne-moi, Pierre. Le temps me dure de ma famille. Voilà des mois que je me demande ce qu'il est advenu d'eux. Je m'inquiète surtout pour mon frère. C'était une petite fripouille, vois-tu, mais si faible, si désemparée… Je revois à chaque instant sa tête de gosse cruel, son visage blême barré d'une cicatrice rose, ses yeux inquiets et méchants, sa chevelure frisée… J'entends sa voix acide. Dans la paix qui nous entoure, sa perversion me fait pitié… Et mes vieux parents, si grossiers, si naturels, si naïfs… Que sont-ils devenus ? Quelle inquiétude doit être la leur. Ils sont sans nouvelles de moi et peut-être vaudrait-il mieux qu'ils n'en aient pas non plus de Petit Louis.
J'ai essayé de la rassurer, mais je me heurtais à un chagrin trop longtemps reflué. Sa peine éclatait et je ne pouvais rien pour elle. Nous avons déjeuné sans parler ; il faisait un temps gris, la neige essayait en vain de tomber. Autour de nous, le bois grinçait comme un navire à l'amarre. Nous sommes demeurés immobiles très longtemps, à écouter le malaise de l'hiver et celui de nos âmes.
Dans l'après-midi, je me suis levé et suis allé vérifier le niveau d'essence de l'auto. Il indiquait six litres. Cela représentait tout juste de quoi me rendre à V… Pour le retour, je devrais me débrouiller.
Je suis revenu dans la cuisine.
— Donne-moi leur adresse, ai-je dit à Hélène, je vais aller les voir.