Elle a écrit trois lignes sur une marge de journal. Son regard exprimait un tas de choses que je n'ai pas voulu analyser de crainte de m'attendrir.

J'étais déjà loin lorsque je me suis rendu compte qu'il neigeait enfin. Il y avait une sorte de grand soulagement dans l'atmosphère.

* * *

Je n'étais pas revenu à V… depuis la Libération. J'en conservais une vision particulièrement pénible et brouillée. J'ai été un peu surpris de retrouver une ville paisible, bien rangée au bord de ses artères silencieuses. Elle ne se souvenait plus de sa fureur du mois de septembre précédent. Des gens tranquilles allaient et venaient sur les trottoirs. Les lampes s'allumaient et des grands rectangles de vie quiète surgissaient dans les façades. La neige poudreuse ouatait la cité, feutrant les bruits. J'ai arrêté la B 2 devant un café où je suis entré pour boire un alcool. Ce n'était pas de boisson que j'avais besoin, mais de cette atmosphère douillette que l'on trouve dans les cafés en hiver. Je me suis examiné dans l'immense glace du comptoir devant laquelle s'affairait le garçon ; je n'étais pas beau. J'ai une tête massive, éclaircie par des yeux bleus. Il faut me fréquenter pour m'admettre. Je ne suis pas de ces individus qui s'imposent par le simple fait qu'ils sont là, qui s'installent en vous et vous charment. Néanmoins, je ne suis pas un type commun. Allais-je plaire aux parents d'Hélène ? Je recherchai dans cette glace embuée des expressions, des attitudes heureuses. Je les essayais comme on essaie des vêtements. Le plus difficile à réussir, c'étaient les sourires. Les miens ressemblent à des grimaces, ou bien alors ils me trahissent et n'expriment pas ce que je désire. Je devais donner une sensation de franchise, de volonté, de ferme douceur. J'assurais mon regard, plissais mon front, arquais mes lèvres, mais je savais qu'une fois en leur présence je m'oublierais. Sans doute était-ce mieux ainsi ; c'est en s'oubliant qu'on parvient à être soi-même.

J'ai demandé mon chemin à un garçon. La rue d'Hélène était toute proche et je m'y suis rendu à pied. Je respirais le quartier à pleins poumons. Je regardais tendrement ces magasins dans lesquels elle avait pénétré, ces façades entre lesquelles elle avait circulé, ces gens qui l'avaient sans doute vue grandir. J'avais envie de les aborder et de leur parler d'elle. J'aurais tant aimé la décrire, la raconter, révéler ses petites moues, ses colorations de peau toujours changeantes, ses rires. Les hommes vivent chacun leur aventure ; ils se moquent de celle du voisin parce que seule la leur est intéressante. Je ne me pressais pas…

Ma petite Hélène !… Je l'évoquais difficilement. Son visage m'échappait déjà. Par instants, des angles de sa physionomie se dérobaient, et avec affolement je les réclamais à ma mémoire. Je parvenais à les ressaisir au milieu d'une avalanche d'images tournoyantes, puis ils se transformaient étrangement ou bien étaient captés par des jeux d'ombres et de lumières.

Je me suis trouvé devant le numéro 12 ; c'était là : une maison de deux étages au bas de laquelle se trouvait un magasin de faïence. Le premier étage comportait un balcon après lequel était fixée une vieille enseigne de fer où apparaissaient encore des lettres rongées par la rouille. Les Lhargne habitaient au second, sous les toits. J'ai attendu un long moment devant la porte avant de frapper. Une dernière fois j'ai pensé à mon visage, je me suis vu, puis la porte s'est ouverte et alors il s'est produit dans mon être une sorte d'éboulement vertigineux, un choc mou qui m'a coupé le souffle. Car l'homme qui venait de m'ouvrir, c'était le vieux, mon vieux de l'exécution. Au fond, en avais-je douté ? Je ne le crois pas. Depuis ce jour sinistre, la présence de ce père avait cheminé à mes côtés.

Par moments, je la retrouvais dans les yeux d'Hélène. Il ne m'avait jamais quitté. Il m'attendait paisiblement, moi, l'exécuteur de son fils, et j'arrivais devant lui.

Je l'ai regardé avec épouvante. Il posait sur moi ses yeux tristes et languides.

— Monsieur ?