Petit à petit nous nous sommes intégrés à la vie du village. On nous a invités aux veillées. Nous allions, le soir, « émonder les noix » ou « dégrainer le maïs » en joyeuses compagnies. Les fermiers n'étaient pas avares de leur vin ; vers minuit, ils sortaient les plats de lard des bahuts. Il se trouvait immanquablement une jeunesse pour chanter des rengaines à la mode ou raconter des histoires en patois.
L'instituteur me parlait de la République que l'on essayait tant bien que mal de refabriquer. Le curé m'invitait à goûter son vin de messe. Le notaire faisait de la musique. Souvent, lorsque quatre heures sonnaient à l'église, nous étions encore en train de jouer aux cartes chez madame Picard. Nous rentrions avant que la nuit ne s'éclaircisse. Hélène dormait tout en marchant. J'écoutais le bruit menu du gel faisant craquer l'univers.
* * *
Vers la fin janvier, les cheveux d'Hélène avaient à peu près repoussé ; c'est alors qu'elle s'est mise à me parler de sa famille. Jusqu'ici, elle m'avait rarement entretenu de son frère et de ses parents. Lorsqu'elle devenait songeuse, je comprenais que son esprit m'abandonnait pour d'autres êtres. Et j'éprouvais de cette fugue plus de tristesse que de jalousie.
Ça l'a prise un jour sur le coup de midi. Je revenais d'une ferme où l'on m'avait demandé d'installer une pompe électrique.
Je me suis assis à table. J'avais faim. Hélène avait accommodé un rôti à la purée de marrons. Pendant que je mangeais, elle me regardait.
— Ça ne va pas, ma choute ?
— Mais si !
— Tu as envie de me dire quelque chose… et tu n'oses pas.
Elle a haussé les épaules en souriant.