[69]Si Hercle ego te non elinguendam dedero usque ab radicibus, Impero auctorque sum, ut tu me cuivis castrandum loces.
Un Auteur moderne[70] dit qu'on remarque entre les bizarreries étranges de Domitien qu'il fit arracher les Vignes de plusieurs Provinces particuliérement des Gaules; & que comme à son avénement à l'Empire, affectant la réputation de bon Prince, il avoit deffendu de plus couper les jeunes garçons (car le luxe & l'inhumaine volupté des riches se donnoit impunément la licence de faire cet outrage à la nature pour avoir des Eunuques à la mode des Orientaux.) Le Philosophe Appollonius, grand ennemi de la Tyrannie dit ce bon mot qui a été relevé & conservé, que ce Prince véritablement avoit conservé la virilité aux homes, mais qu'il avoit châtré la terre. Voilà donc la terre Eunuque, mais c'est une raillerie d'Appollonius, & il ne la rapporte que pour faire voir en combien de sens & de maniéres, ce mot peut-être pris.
Il y a eu des Eunuques dans le mariage quoi qu'ils fussent fort en état d'en remplir les devoirs; Quelques Interprêtes croyent que tels étoient ces Eunuques dont il est parlé au chapitre cinquante-sixiéme d'Esaïe, mais il y a peu d'apparence, car il est dit qu'ils ne sont que des troncs desséchez ce qui ne convient qu'aux véritables Eunuques. Il y en a une infinité d'autres qui ne souffrent aucune contestation, tel est celui dont Gregoire de Tours parle dans son Histoire de France. Un certain Sénateur de Clermont en Auvergne, qu'il dit s'être nommé Injuriosus, fils unique, fut fiancé à une fille aussi unique & de sa qualité, mais riche. S'étant Epousez quelques jours après, on les mit au lit en la maniére accoûtumée. D'abord que l'Epouse y fut, elle se tourna du côté de la muraille, soupira & pleura amérement. Le jeune Epoux surpris, lui demanda, la pressa, & la conjura par Jésus Christ Fils de Dieu, de lui dire ou de lui faire entendre sagement quel étoit le sujet de sa tristesse, elle lui dit qu'elle avoit fait vœu de demeurer Vierge toute sa vie, & que se voyant sur le point de violer son vœu, elle croyoit que Dieu l'avoit abandonnée. Qu'au lieu de Jésus Christ qu'elle croyoit avoir pour Epoux qui lui avoit promis de lui donner le Royaume des Cieux pour présent des nôces, elle n'avoit qu'un homme mortel qui ne pouvoit lui donner que des choses périssables, & fit de grandes exclamations sur ce sujet. Ce jeune homme qui avoit beaucoup de piété lui représenta que comme ils étoient l'un & l'autre enfans uniques, on les avoit mariez ensemble afin d'avoir lignée & de perpétuer leur famille Noble; & afin sur tout que leurs biens ne tombassent point dans des mains étrangéres. Elle repliqua que le monde & ses richesses n'étoient rien; que la pompe de ce siécle n'étoit qu'une fumée; que la vie n'étoit qu'un vent, & qu'il valoit bien mieux aquerir les biens du Paradis, & la Vie éternelle. Elle dit tout cela d'une maniére si vive & si touchante, qu'elle persuada son Epoux, & qu'elle en tira ces paroles si conformes à ses desirs. Que si c'étoit sa volonté de s'abstenir de toute convoitise, & de toute œuvre de la chair, il lui promettoit de se conformer à son intention. Elle lui dit que c'étoit une chose difficile à pratiquer, cependant, que s'il tenoit parole & que tous deux demeurassent Vierges dans ce monde, elle lui feroit part d'une partie du Douaire qui lui avoit été promis par son Epoux & Seigneur Jésus Christ, lors qu'elle se donna, & qu'elle se voua à lui comme Epouse & Servante. Il lui renouvella sa promesse, l'assura qu'il effectuëroit ce à quoi elle l'exhortoit, & s'étans donnez la main l'un à l'autre ils s'endormirent; Ils couchérent depuis dans un même lit pendant plusieurs années sans blesser leur Vœu de chasteté. Tout cela n'a été sçû qu'après leur mort. L'Epouse étant décédée la premiére, son Epoux fit ses funérailles, & la mettant dans le sepulchre, il dit ces paroles à haute voix, Je te rends graces, Seigneur Dieu Eternel, de ce que je te restituë ce trésor aussi entier que je l'avois reçû de toi en dépôt. L'Histoire dit, que l'Epouse lui répondit comme en soûriant, Pourquoi révéles-tu un secret sans en être requis? Et elle ajoûte un autre miracle que je ne rapporte point, parce qu'il ne s'en agit point ici.
Nicéphore Calliste[71] & l'Histoire tripartite[72] rapportent à peu près la même chose d'un Ægyptien nommé Amon qui a été depuis Religieux. La différence qu'il y a eu, c'est que ç'a été le mari qui a sermoné sa femme, au lieu que dans l'histoire précédente ç'a été la femme qui a persuadé son mari. Mais la même chose précisément est arrivée à l'Empereur Henri. Il a vécu avec l'Impératrice Chunegonde sa femme comme le jeune Gentilhomme Auvergnat dont je viens de parler, vécut avec la sienne. Chunegonde étoit une Princesse qui joignoit la jeunesse à la beauté, cependant ayant dit à Henri qu'elle avoit fait vœu de chasteté, il vécut avec elle comme avec sa sœur. Lors qu'il fut au lit de la mort, il rendit un témoignage public devant tous les Princes & les Seigneurs de sa Cour; Vierge, leur dit-il, vous me l'avez donnée, & Vierge je vous la rends. Ils ont été canonisez l'un & l'autre pour cela par Eugéne III. comme l'illustre Mr. Godeau nous l'apprend dans ses Eloges[73]. On peut dire à peu près la même chose de Marcien qui vécut de même en Eunuque avec Pulcheria sa femme, & de plusieurs autres; Mais les éxemples que je viens de rapporter suffisent. Si quelqu'un veut en voir un plus grand nombre, qu'il lise le chapitre septiéme du Livre quatriéme de Marule; & le Livre neuviéme de l'Histoire de Cromerus, dans lequel il trouvera l'Histoire de Bolislaus V., & de Cunegonde sa femme, qui d'un consentement mutuel vécurent ensemble toute leur vie dans une parfaite continence; ce qui a donné lieu à un Polonois nommé Clément Latinius de faire ces deux Vers,
Conjuge consenuit cum Virgine Virgo maritus
Addictus studiis Casta Diana tuis.
CHAPITRE VIII.
Quel rang les véritables Eunuques ont tenu dans la société civile.
COmme on a mis de tout tems une grande différence entre les Eunuques qui étoient nez Eunuques, ou qui avoient été faits tels dès leur naissance, ou par force dans un âge plus avancé, & entre ceux qui se sont faits Eunuques eux-mêmes volontairement, il est nécessaire de les distinguer ici. J'en ferai donc deux classes, & d'abord j'éxaminerai quel rang les Eunuques forcez que je mets dans la premiére, ont tenu dans la société civile.
On ne peut pas faire une histoire éxacte & suivie qui montre le rang que ces sortes de gens ont tenu dans la société civile, cela méneroit trop loin & m'écarteroit trop de mon but. Je dirai donc seulement, qu'il paroît par l'Histoire Sainte, & par l'histoire profane, que les Eunuques ont possédé les premiéres & les principales Charges dans les Cours, & qu'ils ont eu la confiance & la faveur de leurs Princes; Et je me contenterai d'en donner quelques éxemples.
Je ne parlerai point d'une raison odieuse pour laquelle les Princes les aimoient autrefois; Tout le monde sçait l'histoire de Sporus[74]; Néron le fit châtrer, & sa folie fut si grande qu'il tâcha de lui faire changer de séxe; Il lui fit prendre l'habit de femme, il l'épousa ensuite avec toutes les formalitez accoûtumées, il lui donna un douaire, un voile nuptial, & le tint dans sa maison en qualité de femme; à propos de quoi quelqu'un dit assez plaisamment que le monde eût été bien heureux si son Pére Domitien eût eu une telle femme; Il fit habiller ce Sporus à la maniére des Impératrices, & le faisant porter en litiére il l'accompagna aux Assemblées & aux marchez de la Gréce, & à Rome dans le quartier des sigillaires, où il le baisoit à chaque moment. Je ne rapporte que cet éxemple, parce que j'en ai dit assez sur ce sujet dans le chapitre cinquiéme de cette premiére partie de mon Ouvrage.