Le même Montagne raconte l'action d'un païsan de son voisinage, qui se fit Eunuque par une raison bien différente; ce fut par chagrin contre sa femme, & par emportement. Ce bon homme rentrant dans sa maison, sa femme qui étoit jalouse de lui à outrance, & qui le tourmentoit sans cesse, lui ayant fait un mauvais accueil à son ordinaire, fondé sur les soupçons que sa jalousie lui donnoit, il se coupa, avec la serpe qu'il tenoit, les parties qui lui donnoient de l'ombrage & les lui jetta au nez.
Voici une autre espéce de gens qui se font Eunuques; ce sont des hommes qui craignent la lépre ou la goutte, & qui pour jouïr de l'avantage qu'il y a à en être éxempt, aiment mieux perdre ceux qu'ils pourroient tirer de leurs parties viriles. Il est certain que la lépre n'attaque point les Eunuques: outre l'expérience voici ce que Mr. le Prêtre conseiller au Parlement de Paris en rapporte dans les Questions Notables de droit.[59]Antipathia verò Elephantiasis veneno resistit; Hinc Eunuchi, & quicumque sunt mollis, frigidæ & effœminatæ naturæ, nunquàm aut rarò lepra corripiuntur; & quidem quibus imminet lepræ periculum de consilio medicorum, sibi virilia amputare permittitur. c. ex pars. 11. ex. de corpor. vitiatis ordinandis, vél non; Quod etiam aliquando permiserunt nonnulli leprosis ministrantes, manifesto experimento, magnoque vitæ & sanitatis commodo.[60]Mézeray dit, dans la Vie de Philippe Auguste, qu'il a lu qu'il y avoit des hommes qui apprehendoient si fort la ladrerie, cette vilaine & honteuse maladie, qu'ils se châtroient pour s'en préserver.
Les Eunuques ne sont jamais chauves, parce qu'ils ont le cerveau plus entier que les autres hommes à qui Venus en fait perdre une bonne partie, leur semence tirant de là sa principale origine. Ils sont aussi éxempts de la goutte, Hyppocratest[61], & [62]Pline en rendent de très bonnes raisons. Cœlius Rhodiginus, le dit aussi au chapitre trentiéme du livre quinziéme, lectionum antiquarum; Et dans quelqu'autre endroit de ce même Ouvrage il dit, que les Eunuques seuls sont éxempts d'être offensez de certaine vapeur qui sort de la terre en quelques lieux de l'Egypte, avec une telle puanteur qu'elle fait mourir toute autre sorte de personnes. C'est apparemment la même chose que ce qui est rapporté par Ammian Marcellin[63], & par Dion dans la Vie de Trajan touchant la grotte de Hierapoli. Il y a, disent-ils, une citerne close de toutes parts, sur laquelle on a bâti un Theatre, de dessous lequel il sort un vent si pernicieux à toutes sortes d'animaux qu'ils meurent incontinent, après en avoir été atteints, excepté les hommes châtrez qui ne se sentent point du tout de la malignité de ce vent.
D'autres se sont faits Eunuques par fantaisie & par folie, témoin cet Athée qui n'en avoit point d'autre raison que son caprice, & qui le fit par pure extravagance. Témoin encore plusieurs autres dont les noms & l'histoire sont rapportez dans l'excellent Ouvrage de Theodore Zuinger intitulé, Theatrum Vitæ humanæ.[64]
Il y a des gens, enfin, qui se font Eunuques, parce qu'étans condamnez à la mort ils craignent l'infamie ou les douleurs du supplice & veulent les prévenir par cette opération qui les tuë infailliblement, parce qu'elle est mal faite & mal dirigée. D'autres étans accusez de crimes graves & énormes craignent d'être appliquez à la question, & pour éviter cette terrible épreuve & la confession qu'elle extorqueroit de leur bouche, ils s'ôtent la vie par cette mutilation.
CHAPITRE VII.
Des Eunuques ainsi nommez à cause de leurs Emplois; Et de ceux qui le sont dans un sens figuré.
CEux qui ont rempli des dignitez qui avoient été originairement occupées par des Eunuques, ont été eux-mêmes appellez Eunuques, de la même maniére que ceux qui occupent dans les Tribunaux & dans les Conseils, les places qui n'étoient autrefois données qu'à des vieillards sont encore appellez aujourd'hui Sénateurs. Les Eunuques avoient divers Offices & faisoient des fonctions différentes dans les Cours des Princes. Ceux qui ont succédé à ces Offices ont été appellez Eunuques, & c'est en ce sens qu'il est parlé dans l'Ecriture Sainte des Eunuques de Pharao Roi d'Egypte, de David, des Rois d'Israël, des Rois de la Judée, d'Assuerus Roi de Perse, des Rois de Babilone, de celui de la Reine de Candace; & du Président, ou de l'Intendant des Eunuques. On peut dire même que ce mot, Eunuque étoit autrefois un terme général qui signifioit toutes sortes d'Officiers des Rois ou des Princes de quelque qualité & de quelqu'ordre que fussent ces Officiers. Ces Eunuques n'étoient ainsi appelez que parce qu'ils représentoient dans leurs Emplois les Eunuques proprement ainsi nommez qui y avoient été leurs predécésseurs. Les premiers étoient Eunuques, ratione impotentiæ & ademptæ virilitatis; les autres ne l'étoient que ratione officii. Putifar, par éxemple, qui étoit l'Eunuque de Pharao, ne l'étoit que parce qu'il possédoit une Charge qui n'avoit été occupée jusques là que par des Eunuques. On n'en peut point douter, puis que Putifar avoit une femme, & une fille nommée Asenech, que l'on a crû avoir été mariée à Joseph. Nous verrons plus particuliérement dans la suite quels postes ou plûtôt quels rangs, les Eunuques tenoient dans les Cours de ces Rois & de ces Princes, & dans d'autres Cours dans lesquelles ils étoient établis; voyons présentement ce que c'est qu'un Eunuque, ce mot étant pris dans un sens figuré.
On appelle Eunuque un homme chaste, qui vit sagement dans le Célibat. Tels étoient les Juifs Esseniens dont parle Joseph l'Historien[65] & ces Juifs Pharisiens qui demeuroient dans la continence, & qui se faisoient pour cela des violences ridicules & superstitieuses, qui gardoient dis-je la virginité pendant plusieurs années pour le Royaume des Cieux, dans la pensée qu'ils le méritoient & qu'ils se l'aqueroient par cette voye. Il y a plusieurs Interprétes très sensez qui croyent que quand Jesus Christ dit dans Saint Matthieu qu'il y a des Eunuques qui se sont faits Eunuques eux-mêmes pour le Royaume des Cieux, il fait allusion à ces deux Sectes de Juifs. Qu'il n'entend point prescrire aux Chrétiens ce qu'ils doivent faire à cet égard, mais qu'il leur parle de ce qui s'étoit pratiqué jusqu'alors dans le Judaïsme depuis que la République, & la Religion corrompuë étoient passées aux Juifs. Il blâme la témérité de ces gens qui se faisoient Eunuques, pour le dire ainsi, dans la vûë de gagner le Paradis par-là, soit en demeurant Eunuques pendant un certain tems, comme si la continence n'étoit pas au dessus des forces humaines, & comme si ce n'étoit point un don de Dieu qu'il accorde à peu de gens. En effet il ne dit pas aux Chrétiens qu'il y en aura qui se feront Eunuques, ou qu'il doit y en avoir qui doivent se faire Eunuques, mais qu'il y en a qui se sont faits Eunuques par le passé. Le mot[66] Grec qui est employé dans l'Original est un prétérit, ce qui marque non ce qui se pratiquoit parmi les Chrétiens, ou ce qui devoit se pratiquer à la suite parmi eux, mais ce qui s'étoit pratiqué avant eux & qui se pratiquoit encore alors parmi quelques sectes de Juifs.[67]Saint Epiphane réfute les Hérésies de ces deux sortes de Sectes, & fait voir éxactement en quoi elles consistoient alors.[68]Un célébre Docteur Anglois prétend que ceux dont Jésus Christ parle dans Saint Matthieu, sont ceux qui vivent chastement, parce que Dieu l'a commandé, soit qu'ils soient mariez ou non.
Je n'étendrai pas trop loin la signification figurée du mot, Eunuque; Tout le monde sçait que le mot châtré qui est à peu près le même que celui d'Eunuque, se dit des choses dont on a retranché quelque partie. Il y a eu des femmes Eunuques; Andramis premier Roi de Lydie a été le premier qui en a fait châtrer, il s'en servoit au lieu d'hommes Eunuques. On dit un livre châtré, lors qu'on en a retranché quelque chose, par éxemple, la traduction que Mr. d'Ablancourt a faite de l'Eunuque de Lucien, est châtrée, parce que sous prétexte d'en retrancher quelques obscenitez, il en a ôté plusieurs périodes. On dit des Côtrets châtrez, une ruche de Mouches à miel châtrée; des Arbres & des Ceps de vigne châtrez. On dit même qu'on a châtré un homme quoi qu'il ait encore ses parties viriles, lors qu'on l'a châtré de la langue ou de quelqu'autre membre du corps que ce soit;