Nazim et Laïza gagnèrent une clairière, et, à la lueur des étoiles, Laïza commença, à l'aide de son tesson de bouteille, à couper les cheveux à son frère aussi promptement et aussi complètement qu'aurait pu le faire avec le meilleur rasoir le plus habile barbier. Puis, cette opération terminée, Nazim jeta son langouti, et son frère lui versa sur les épaules une portion de l'huile de coco que contenait la gourde, et le jeune homme l'étendit avec la main sur toutes les parties de son corps. Ainsi oint des pieds à la tête, le beau nègre d'Anjouan semblait un athlète antique se préparant au combat.

Mais il fallait une épreuve pour tranquilliser tout à fait Laïza. Laïza, comme Alcidamas, arrêtait un cheval par les pieds de derrière, et le cheval essayait vainement de s'échapper de ses mains. Laïza, comme Milon de Crotone, prenait un taureau par les cornes et le chargeait sur ses épaules ou l'abattait à ses pieds. Si Nazim lui échappait, à lui, Nazim échapperait à tout le monde. Laïza saisit Nazim par le bras, et raidit ses doigts de toute la force de ses muscles de fer. Nazim tira son bras à lui, et son bras glissa entre les doigts de Laïza comme une anguille dans la main du pêcheur; Laïza saisit Nazim à bras-le-corps, le serrant contre sa poitrine comme Hercule avait serré Antée; Nazim appuya ses mains sur les épaules de Laïza, et glissa entre ses bras et sa poitrine comme un serpent glisse entre les griffes d'un lion. Alors seulement, le nègre fut tranquille; Nazim ne pouvait plus être pris par surprise, et, à la course, Nazim lui-même eût lassé l'animal dont il avait pris le nom.

Alors Laïza donna à Nazim la gourde aux trois quarts pleine d'huile de coco, lui recommandant de la conserver plus précieusement que les racines de manioc qui devaient apaiser sa faim, et que l'eau qui devait étancher sa soif. Nazim passa la gourde dans une courroie et attacha la courroie à sa ceinture.

Puis les deux frères interrogèrent le ciel, et, voyant à la position des étoiles qu'il devait être au moins minuit, ils prirent le chemin du morne de la rivière Noire, et disparurent bientôt dans les bois qui couvrent la base des Trois-Mamelles; mais derrière eux, et à vingt pas du massif de bambous où avait eu lieu entre les deux frères toute la conversation que nous venons de rapporter, un homme que jusque-là, à son immobilité, on eût pu prendre pour un des troncs d'arbre parmi lesquels il était couché, se leva lentement, glissa comme une ombre dans le fourré, apparut un instant à la lisière de la forêt, et, poursuivant les deux frères d'un geste de menace s'élança, aussitôt qu'ils eurent disparu, dans la direction de Port-Louis.

Cet homme c'était le Malais Antonio, qui avait promis de se venger de Laïza et de Nazim, et qui allait tenir sa parole.

Et maintenant, si vite qu'il aille sur ses longues jambes, il faut, si nos lecteurs le permettent, que nous le précédions dans la capitale de l'île de France.


[Chapitre IX—La rose de la rivière noire]

Après avoir payé à Miko-Miko l'éventail chinois dont, à son grand étonnement, Georges lui avait dit le prix, la jeune fille que nous avons entrevue un instant sur le seuil de la porte, était, tandis que son nègre aidait le marchand à recharger sa marchandise, rentrée chez elle toujours suivie de sa gouvernante; et, toute joyeuse de son acquisition du jour, dont la destinée était d'être oubliée le lendemain, elle avait été, avec cette démarche flexible et nonchalante qui donne tant de charme aux femmes créoles, se coucher nonchalamment sur un large canapé, dont la destination bien visible, était de servir de lit aussi bien que de siège. Ce meuble était placé au fond d'un charmant petit boudoir, tout bariolé de porcelaines de la Chine et de vases du Japon; la tapisserie qui en recouvrait les murailles était faite de cette belle indienne que les habitants de l'île de France tirent de la côte de Coromandel, et qu'ils appellent patna. Enfin, comme c'est l'habitude dans les pays chauds, les chaises et les fauteuils étaient en cannes, et deux fenêtres qui s'ouvraient en face l'une de l'autre, l'une sur une cour toute plantée d'arbres, l'autre sur un vaste chantier, laissaient, à travers les nattes de bambou qui servaient de persiennes, passer la brise de la mer et le parfum des fleurs. À peine la jeune fille était-elle étendue sur le canapé qu'une petite perruche verte à tête grise, grosse comme un moineau, s'envola de son bâton, et, se posant sur son épaule s'amusa à becqueter le bout de l'éventail, que sa maîtresse, par un mouvement machinal, s'amusait de son côté à ouvrir et à fermer.

Nous disons par un mouvement machinal, parce qu'il était visible que ce n'était déjà plus à son éventail, tout charmant qu'il était, et quelque désir qu'elle eût manifesté de l'avoir, que pensait en ce moment la jeune fille. En effet, ses yeux, en apparence fixés sur un point de l'appartement où aucun objet remarquable ne motivait cette fixité, avaient évidemment cessé de voir les objets présents pour suivre quelque rêve de sa pensée. Il y a plus: sans doute ce rêve avait pour elle toutes les apparences de la réalité; car, de temps en temps, un léger sourire passait sur son visage, et ses lèvres s'agitaient, répondant par un muet langage à quelque muet souvenir. Cette préoccupation était trop en dehors des habitudes de la jeune fille, pour qu'elle ne fût pas bientôt remarquée de sa gouvernante; aussi, après avoir suivi pendant quelques instants en silence le jeu de physionomie de son élève: