Il y eut alors parmi les spectateurs, comme cela arrive toujours à la fin d'un spectacle quelconque qui a tenu les assistants attentifs, une grande rumeur et un grand mouvement; mais l'un et l'autre se calmèrent bientôt, à cette annonce que la course aux sacs allait commencer, et chacun reprit sa place, trop content du premier spectacle qui venait d'avoir lieu pour risquer de rien perdre du second.

La distance à parcourir par les concurrents était depuis le mille Dreaper jusqu'à la tribune du gouverneur, c'est-à-dire à peu près cent cinquante pas. Au signal donné, les coureurs, au nombre de cinquante, sortirent, en sautillant d'une case élevée pour leur servir de retraite, et vinrent se ranger sur une seule ligne.

Que l'on ne s'étonne pas du nombre considérable de concurrents qui se présentaient pour cette course: le prix était, comme nous l'avons dit, un magnifique parapluie, et un parapluie, aux colonies, et surtout à l'île de France, a toujours été l'objet de l'ambition des nègres. D'où leur vient cette idée, parvenue chez eux à l'état de monomanie? Je n'en sais rien, et de plus savants que moi ont fait là-dessus de profondes et infructueuses recherches. C'est un fait que nous consignons purement et simplement, sans en établir la cause. Le gouverneur avait donc été parfaitement conseillé, lorsqu'il avait choisi ce meuble comme prix de la course aux sacs.

Il n'y a aucun de nos lecteurs qui n'ait vu, au moins une fois dans sa vie, une course pareille: chacun des prétendants au prix est emboîté dans un sac, dont l'orifice se ferme à son cou et qui lui enveloppe bras et jambes. Là, il ne s'agit plus de courir, mais de sauter; or, ce genre de course, ordinairement fort grotesque, le devenait encore davantage en cette circonstance, car sa bouffonnerie s'augmentait des étranges têtes qui surmontaient ces sacs et qui présentaient un curieux assortiment de couleurs différentes, cette course, comme celle du cochon, étant abandonnée aux nègres et aux Indiens.

Au premier rang de ceux à qui de nombreuses victoires dans ce genre avaient fait une réputation, on citait Télémaque et Bijou, qui, ayant hérité des haines des maisons auxquelles ils appartenaient, se rencontraient rarement sans échanger quelques injures, injures qui, souvent même, disons-le à la gloire de leur courage, dégénéraient en vigoureuses gourmades; mais, cette fois, comme les mains n'étaient pas libres et que les pieds étaient prisonniers ils se contentaient de se faire de gros yeux blancs, séparés qu'ils étaient, d'ailleurs, par trois ou quatre de leurs camarades. Au moment de partir, un cinquante et unième concurrent sortit à son tour, en sautillant, de la cabane, et vint se joindre à la bande: c'était le vaincu de la course précédente, Antonio le Malais.

Au signal donné, tous partirent comme une bande de kangourous, sautant de la façon la plus grotesque, se heurtant, se culbutant, roulant, se relevant, se heurtant de nouveau et retombant encore. Pendant les soixante premiers pas, il fut impossible de rien préjuger sur le futur vainqueur: une douzaine de coureurs se suivaient encore de si près, et les chutes étaient si inattendues et changeaient tellement la face des choses, que, comme s'ils eussent été sur le chemin du paradis, en un instant, les premiers se trouvaient être les derniers; et les derniers les premiers. Cependant, il faut le dire, parmi les plus expérimentés, et presque constamment à la tête des autres, on remarquait Télémaque, Bijou et Antonio. À cent pas du point de départ, ils restaient seuls, et toute la question allait évidemment se débattre entre eux trois.

Antonio, avec sa finesse habituelle, avait promptement reconnu, aux regards furieux qu'ils se lançaient, la haine que Bijou et Télémaque nourrissaient l'un pour l'autre, et il avait compté sur cette haine rivale autant pour le moins, que sur sa légèreté personnelle. Aussi, comme le hasard avait fait qu'il se trouvait placé entre eux deux, et que, par conséquent, il les séparait, le rusé Malais avait profité d'une de ces nombreuses chutes qu'il avait faites pour prendre un des côtés et laisser les deux antagonistes en voisinage l'un de l'autre. Ce qu'il avait prévu arriva: à peine Bijou et Télémaque eurent-ils vu disparaître l'obstacle qui les séparait, qu'ils se rapprochèrent incontinent, se faisant des yeux de plus en plus terribles, grinçant des dents comme des singes qui se disputent une noix, et commençant à mêler des paroles amères à cette pantomime menaçante: heureusement, contenus qu'ils étaient chacun dans son sac, ils ne pouvaient passer des paroles aux actions. Mais il était facile de voir, à l'agitation de la toile, que leurs mains éprouvaient de vives démangeaisons de venger les injures que se disaient leurs bouches. Aussi, emportés par leur haine mutuelle, s'étaient-ils rapprochés au point de se côtoyer, de sorte qu'à chaque bond ils se coudoyaient, s'injuriant plus fort et se promettant bien que, dès qu'ils seraient sortis de leurs fourreaux, une rencontre aurait lieu entre eux, bien autrement acharnée que toutes les rencontres précédentes; pendant ce temps, Antonio gagnait du terrain.

À la vue du Malais, qui avait pris cinq ou six pas d'avance sur eux, il y eut cependant entre les deux nègres une trêve d'un instant: tous deux essayèrent, par des bonds plus gigantesques qu'ils n'en avaient encore fait, de regagner l'avantage perdu, et tous deux effectivement, le regagnaient visiblement, et surtout Télémaque, lorsqu'une nouvelle chute amena encore pour Télémaque une nouvelle chance. Antonio tomba, et, si vite que se fût relevé le Malais, Télémaque se trouva le premier.

La chose était d'autant plus grave, que l'on n'était plus qu'à une dizaine de pas du but: aussi Bijou poussa-t-il un véritable rugissement, et, par un effort désespéré, se rapprocha-t-il de son rival; mais Télémaque n'était pas homme à se laisser dépasser. Aussi continua-t-il de bondir avec une élasticité croissante; si bien que chacun jurait déjà que c'était à lui qu'appartenait le parapluie. Mais l'homme propose et Dieu dispose. Télémaque fit un faux pas, chancela un instant au milieu des cris de la multitude, et tomba; mais, en tombant, fidèle à sa haine, il dirigea sa chute de manière à barrer le chemin à Bijou. Bijou, emporté par sa course, ne put se déranger, heurta Télémaque et roula à son tour sur la poussière.

Alors une même idée leur vint à tous deux en même temps: c'est que, plutôt que de laisser triompher un rival, mieux valait que ce fût un tiers qui obtînt le prix. Aussi, au grand étonnement des spectateurs, les deux sacs, au lieu de se relever et de continuer leur course vers le but indiqué, furent-ils à peine sur leurs pieds, qu'ils se ruèrent l'un contre l'autre, se gourmant autant que le leur permettait la prison de toile dans laquelle ils étaient renfermés; employant la tête, à la manière des Bretons, et laissant Antonio continuer tranquillement sa course, libre de tout empêchement et débarrassé de tout rival; tandis que, se roulant l'un sur l'autre, à défaut des pieds et des mains, dont la disposition leur était interdite, ils se mordaient à belles dents.