Pendant ce temps, Antonio, triomphant, arrivait au but et gagnait le parapluie, qui lui fut remis incontinent et qu'il déploya aussitôt aux applaudissements de tous les assistants, plus ou moins nègres, qui enviaient le bonheur de celui qui était assez heureux pour posséder un pareil trésor.
On sépara Bijou et Télémaque qui, pendant ce temps, avaient continué de se dévorer à belles dents. Bijou en fut quitte pour une portion du nez, et Télémaque pour une partie de l'oreille.
C'était le tour des poneys: une trentaine de petits chevaux, tous originaires de Timor et de Pégu, sortirent de l'enceinte réservée, montés par des jockeys indiens, madécasses ou malais. Leur apparition fut saluée par une rumeur universelle, car cette course est encore une de celles qui récréent le plus la population noire de l'île. En effet, ces petits chevaux, à demi sauvages et presque indomptés offrent dans leur indépendance beaucoup plus d'inattendu que les chevaux ordinaires. Aussi mille cris partaient-ils à la fois, encourageant les jockeys basanés, sous lesquels bondissait ce troupeau de démons qu'il fallait toute la force et toute l'habileté de leurs cavaliers pour contenir, et qui menaçaient de ne pas attendre le signal, pour peu que le signal se fît attendre. Le gouverneur fit donc un geste, et le signal fut donné.
Tous partirent, ou pour mieux dire, s'envolèrent, car ils semblaient bien plutôt une bande d'oiseaux rasant le sol qu'un troupeau de quadrupèdes touchant la terre. Mais à peine furent-ils arrivés en face du tombeau Malartic, que, selon leur habitude, ils commencèrent à bolter, comme on dit en terme de course, c'est-à-dire que la moitié d'entre eux se déroba dans les bois noirs, emportant les cavaliers, malgré les efforts de ceux-ci pour les maintenir dans le champ de Mars. Au pont, le tiers de ceux qui restaient disparut; si bien qu'en approchant du mille Dreaper, on n'en comptait plus que sept ou huit; encore deux ou trois, débarrassés de leurs jockeys, couraient-ils sans cavalier.
La course se composait de deux tours; ils passèrent donc devant le but sans s'arrêter, pareils à un tourbillon emporté par le vent; puis, au tournant, ils disparurent. Alors on entendit de grands cris, puis des rires, puis plus rien, et l'on attendit vainement. Le reste des chevaux s'était dérobé, il n'en restait plus un seul en ligne; tous avaient disparu: les uns dans les bois du Château-d'Eau, les autres aux ruisseaux de l'enfoncement, les autres au pont. Dix minutes se passèrent ainsi.
Puis, tout à coup, à la pente montante, on vit reparaître un cheval sans cavalier; celui-là était entré dans la ville, avait tourné devant l'église et était revenu par une des rues aboutissant au champ de Mars; et il continuait sa course, sans être guidé, à son caprice, par instinct, tandis que, peu à peu et derrière lui, on voyait poindre les autres revenant de tous côtés, mais revenant trop tard; en un clin d'œil le premier qui avait reparu franchit la distance qui le séparait du but, le dépassa d'une cinquantaine de pas, puis s'arrêta de lui-même, comme s'il eût compris qu'il avait gagné.
Le prix, comme nous l'avons dit, était un beau fusil de Menton, lequel fut remis au propriétaire de l'intelligent animal. C'était un colon nommé M. Saunders.
Pendant ce temps, les autres arrivaient de tous côtés, pareils à des pigeons effarouchés par un épervier, et qui partis en bande, reviennent un à un au colombier.
Il y en eut sept ou huit qui se perdirent et qu'on ne retrouva que le lendemain ou le surlendemain.
C'était le tour de la véritable course: aussi y eut-il une trêve d'une demi-heure; on distribua les programmes, et pendant ce temps, les paris s'établirent.