Le lecteur connaît cette grotesque plaisanterie en usage dans plusieurs villages de France: on graisse la queue d'un cochon avec du saindoux, et les prétendants essayent les uns après les autres de retenir l'animal, qu'il ne leur est permis de saisir que par ladite queue. Celui qui l'arrête est le vainqueur. Cette course étant du domaine public, et chacun ayant droit d'y prendre part, personne ne s'était fait inscrire.

Deux nègres amenèrent l'animal: c'était un magnifique porc de la plus haute taille, graissé d'avance et tout prêt à entrer en lice. À sa vue, un cri universel retentit; et, nègres, Indiens, Malais, Madécasses et indigènes, rompant la barrière respectée jusque-là, se précipitèrent vers l'animal qui, épouvanté de cette débâcle, commença à fuir.

Mais les précautions avaient été prises pour qu'il ne pût point échapper à ses poursuivants; la pauvre bête avait les deux pattes de devant attachées aux deux pattes de derrière, à peu près à la manière dont on attache les pieds des chevaux à qui on veut faire marcher l'amble. Il en résulta que le cochon, ne pouvant se livrer qu'à un trot très modéré, fut bientôt rejoint, et que les désappointements commencèrent.

Comme on le pense bien, les chances d'un pareil jeu ne sont pas pour ceux qui commencent. La queue, graissée à neuf, est insaisissable, et le cochon échappe sans peine à ses antagonistes; mais, à mesure que les pressions successives emportent les premières couches de saindoux, l'animal arrive tout doucement à s'apercevoir que les prétentions de ceux qui espèrent l'arrêter ne sont pas si ridicules qu'il l'avait cru d'abord. Alors ses grognements commencent, entremêlés de cris aigus. De temps en temps même, quand l'attaque est trop vive, il se retourne contre ses ennemis les plus acharnés, qui, selon le degré de courage qu'ils ont reçu de la nature, poursuivent leur projet ou y renoncent. Enfin, vient le moment où la queue, privée de tout charlatanisme, et réduite à sa propre substance, ne glisse plus qu'avec peine, et finit enfin par trahir son propriétaire, qui se débat, grogne, crie inutilement, et se voit par acclamation générale adjugé à son vainqueur.

Cette fois, la course suivit sa progression ordinaire. L'infortuné cochon se débarrassa avec la plus grande facilité de ses premiers poursuivants, et, quoique gêné par ses liens, commença à gagner du champ sur le commun des martyrs. Mais une douzaine des meilleurs et des plus vigoureux coureurs s'acharnèrent à ses trousses, se succédant après la queue du pauvre animal avec une rapidité qui ne lui donnait pas un instant de relâche, et qui devait lui indiquer que, quoique bravement retardé, l'instant de sa défaite approchait. Enfin, cinq ou six de ses antagonistes, essoufflés, haletants, l'abandonnèrent encore. Mais, à mesure que le nombre des prétendants diminuait, les chances de ceux qui tenaient bon augmentant, ceux-ci redoublèrent de vigueur et d'adresse, encouragés qu'ils étaient, d'ailleurs, par les cris des spectateurs.

Au nombre des prétendants, et parmi ceux qui paraissaient résolus à pousser l'aventure jusqu'au bout, se trouvaient deux de nos anciennes connaissances. C'étaient Antonio le Malais, et Miko-Miko le Chinois. Tous deux suivaient le cochon depuis le point de départ, et ne l'avaient pas quitté une minute: plus de cent fois déjà la queue leur avait glissé dans la main; mais, à chaque fois, ils avaient senti le progrès qu'ils faisaient; et ces tentatives infructueuses, loin de les décourager, les avaient enflammés d'un nouveau courage. Enfin, après avoir lassé tous leurs concurrents, ils arrivèrent à n'être plus qu'eux deux. Ce fut alors que la lutte devint véritablement intéressante et que les paris s'établirent sérieusement.

La course dura encore dix minutes, à peu près; de sorte que, après avoir fait le tour presque entier du champ de Mars, le cochon en était revenu à ce qu'on appelle, en terme de chasse, son lancer, hurlant, grognant, se retournant, sans que cette héroïque défense parût intimider le moins du monde ses deux ennemis, qui alternaient à sa queue avec une régularité digne des bergers de Virgile. Enfin, un instant, Antonio arrêta le fuyard, et l'on crut Antonio vainqueur. Mais l'animal, rassemblant toute sa force, donna une si vigoureuse secousse, que, pour la centième fois, la queue glissa encore entre les mains du Malais; Miko-Miko, qui était aux aguets, s'en saisit aussitôt, et toutes les chances qu'avait paru avoir Antonio tournèrent en sa faveur. On le vit alors, digne des espérances qu'avait mises en lui une partie des spectateurs, se cramponner des deux mains, se raidir, se laisser traîner, en réagissant de toutes ses forces, suivi par le Malais, qui secouait la tête en signe qu'il regardait la partie comme perdue, mais qui en tout cas, se tenait prêt à lui succéder, côtoyant le cochon, laissant pendre ses longs bras et frottant, presque sans avoir besoin de se baisser, ses mains contre le sable, afin de leur donner plus de ténacité. Malheureusement, une si honorable opiniâtreté parut bientôt inutile. Miko-Miko semblait sur le point de remporter le prix. Après avoir traîné pendant l'espace de dix pas le Chinois à sa suite, le cochon paraissait s'avouer vaincu et venait de s'arrêter, tirant en avant, mais retenu par une force égale qui tirait en arrière. Or, comme deux forces égales se neutralisent, le cochon et le Chinois restèrent un instant immobiles, faisant, chacun de son côté, de visibles et violents efforts, l'un pour continuer d'avancer, l'autre pour demeurer en place, le tout aux grands applaudissements de la multitude. Cela durait ainsi depuis quelques secondes, et tout faisait penser que cela durerait le temps voulu, quand, tout à coup, on vit les deux antagonistes se séparer violemment. L'animal alla rouler en avant, Miko-Miko alla rouler en arrière, accomplissant tous les deux le même mouvement, avec cette seule différence que l'un roulait sur le ventre, et que l'autre roulait sur le dos. Aussitôt, Antonio s'élança joyeux, et aux cris d'encouragement de tous ceux qui avaient intérêt à ce qu'il gagnât, certain, cette fois, de la victoire. Mais sa joie ne fut pas longue, et son désappointement fut cruel. Au moment de saisir l'animal par le membre désigné sur le programme il le chercha vainement. Le malheureux cochon n'avait plus de queue: la queue était restée aux mains de Miko-Miko, qui se relevait triomphant, montrant son trophée et en appelant à l'impartialité du public.

Le cas était nouveau. On s'en rapporta à la conscience des juges, qui délibérèrent un instant et déclarèrent, à la majorité de trois voix contre deux, que, «attendu que Miko-Miko eût incontestablement arrêté l'animal, si l'animal n'eût préféré se séparer de sa queue, Miko-Miko devait être considéré comme vainqueur».

En conséquence, le nom de Miko-Miko fut proclamé, et l'autorisation lui fut donnée de s'emparer du prix qui lui appartenait. Ce à quoi le Chinois, qui avait compris par signe, répondit en saisissant sa propriété par les pattes de derrière et en faisant marcher le cochon devant lui comme on pousse une brouette.

Quant à Antonio, il se retira, en grommelant, dans la foule, qui lui fit, avec cet instinct de justice qui la caractérise, l'accueil honorable que la foule fait d'habitude aux grandes infortunes.