—Mais à ma villa du lac Lucrin, ce me semble.

—Oui, nous avons commencé par nous diriger de ce côté mais au bout d'un instant le vaisseau a changé de route, et nous voguons vers la pleine mer.

—Vers la pleine mer! s'écria Agrippine.

—Regarde, dit l'esclave en tirant un rideau qui couvrait une fenêtre regarde, le phare du cap devrait être bien loin derrière nous, et le voici à notre droite; au lieu de nous approcher de Pouzzoles, nous nous en éloignons à toutes voiles.

—En effet, s'écria Agrippine, que signifie cela? Gallus! Gallus!... Un jeune chevalier romain parut à la porte.

—Gallus, reprit Agrippine, dites à Anicétus que je veux lui parler: Gallus sortit suivi d'Acerronie. Justes dieux! voilà le phare qui s'éteint comme par enchantement, continua-t-elle.... Acté, Acté, il se prépare quelque chose d'infâme sans doute. Oh! l'on m'avait prévenue de ne pas venir à Bauli, mais je n'ai rien voulu croire... insensée! Eh bien! Gallus?

—Anicétus ne peut se rendre à tes ordres; il fait mettre les chaloupes à la mer.

—Je vais donc aller le trouver moi-même.... Ah!... quel est ce bruit au-dessus de nous? Par Jupiter! nous sommes condamnées, et voilà le vaisseau qui se brise!!!

En effet, Agrippine avait à peine prononcé ces paroles en se jetant dans les bras d'Acté, que le plancher qui s'étendait au-dessus de leur tête s'abîma avec un bruit affreux. Les deux femmes se crurent perdues; mais, par un hasard étrange, le dais qui couvrait le lit était si profondément et si solidement scellé dans les bordages, qu'il soutint le poids du plafond, dont l'extrémité opposée venait d'écraser dans sa chute le jeune chevalier romain qui se trouvait debout à l'entrée de la chambre. Quant à Agrippine et à Acté, elles se trouvèrent dans l'angle vide qu'avait formé le plancher toujours maintenu par le dais. Au même moment, de grands cris retentirent sur tout le bâtiment; un bruit sourd se fit entendre dans les profondeurs du vaisseau, et les deux femmes le sentirent aussitôt trembler et gémir sous leurs pieds. En effet, plusieurs planches de la quille venaient de s'ouvrir, et la mer, envahissant la carène par la brèche béante, battait déjà la porte de la chambre. Agrippine en un instant devina tout. La mort avait été placée à la fois sur sa tête et sous ses pieds. Elle regarda autour d'elle, vit le plafond près de l'écraser, l'eau près de l'engloutir: la fenêtre par laquelle elle avait regardé lorsque s'était éteint le phare de Misène était ouverte: c'était la seule voie de salut: elle entraîna Acté vers cette fenêtre en faisant signe de se taire avec ce geste prompt et impératif qui indique qu'il y va de la vie, et toutes deux, sans regarder derrière elles, sans hésitation, sans retard, se précipitèrent en se tenant embrassées. Au même instant il leur sembla qu'elles étaient attirées par une puissance infernale dans les abîmes les plus profonds de la mer; le vaisseau s'engloutissait en tournoyant, et elles descendaient avec lui dans le tourbillon qu'il creusait; elles s'enfoncèrent ainsi pendant quelques secondes qui leur parurent un siècle: enfin le mouvement d'attraction s'arrêta: elles sentirent qu'elles cessaient de descendre, puis bientôt qu'elles remontaient, puis enfin, à demi évanouies, elles revinrent à la surface de l'eau. En ce moment elles virent comme à travers un voile une troisième tête qui reparaissait auprès des barques; elles entendirent comme dans un songe une voix qui criait: Je suis Agrippine, je suis la mère de César, sauvez-moi! Acté à son tour voulait crier pour appeler à l'aide; mais elle se sentit de nouveau entraîner par Agrippine, et sa voix inarticulée ne jeta qu'un son confus. Lorsqu'elles reparurent, elles étaient presque hors de portée de la vue, et cependant Agrippine lui montra d'une main, tandis qu'elle nageait de l'autre, une rame qui se levait et qui brisait en retombant la tête d'Acerronie, assez insensée pour avoir cru se sauver en criant aux meurtriers d'Agrippine qu'elle était la mère de César.

Les deux fugitives alors continuèrent de fendre l'eau en silence, se dirigeant vers la côte, tandis qu'Anicétus, croyant sa mission de mort accomplie, ramait du côté de Bauli, où l'attendait l'empereur. Le ciel était toujours pur et la mer était redevenue calme; cependant la distance était si grande de l'endroit où Agrippine et Acté s'étaient précipitées à l'eau, jusqu'à la côte où elles espéraient atteindre, qu'après avoir nagé pendant plus d'une demi-heure, elles se trouvaient encore à une demi-lieue de la terre. Pour surcroît de détresse, Agrippine, dans sa chute, s'était blessée à l'épaule; elle sentait son bras droit s'engourdir, de sorte qu'elle n'avait échappé à un premier danger que pour retomber dans un second plus terrible et plus certain encore. Acté s'aperçut bientôt qu'elle ne nageait plus qu'avec peine, et quoique pas une plainte ne sortît de sa bouche, elle devina, à l'oppression de sa poitrine, qu'elle avait besoin de secours. Passant aussitôt du côté opposé, elle lui prit le bras, lui donna son cou pour point d'appui, et continua de s'avancer, soutenant Agrippine fatiguée, qui la suppliait en vain de se sauver seule, et de la laisser mourir.