—«O mon père! ô ma patrie! ô maison de Priam! palais superbe! temple aux gonds retentissants! aux lambris resplendissants d'or et d'ivoire!... je vous ai vus tomber sous une main barbare, je vous ai vus devenir la proie des flammes!» et soudain le rire s'arrêta pour faire place aux larmes, et, si effrontée que fût l'orgie, elle se tut devant l'innocence et la douleur. Alors tout fut dit pour Britannicus. Il y avait dans les prisons de Rome une empoisonneuse célèbre et renommée pour ses crimes; Néron fit venir le tribun Pollio Julius qui était chargé de la garder, car il hésitait encore, lui empereur, à parler à cette femme. Le lendemain Pollio Julius lui apporta le poison, qui fut versé dans la coupe de Britannicus par ses instituteurs eux-mêmes; mais, soit crainte, soit pitié, les meurtriers avaient reculé devant le crime: le breuvage ne fut pas mortel: alors Néron l'empereur, entends-tu bien! Néron le dieu, comme tu l'appelais tout à l'heure, fit venir les empoisonneurs dans son palais, dans sa chambre, devant l'autel des dieux protecteurs du foyer, et là, là, il fit composer le poison. On l'essaya sur un bouc qui vécut encore cinq heures, pendant lesquelles on fit cuire et réduire la potion, puis on la fit avaler à un sanglier qui expira à l'instant même!... Alors Néron passa dans le bain, se parfuma, et mit une robe blanche; puis il vint s'asseoir, le sourire sur les lèvres, à la table voisine de celle où dînait Britannicus.

—Mais, interrompit Acté d'une voix tremblante, mais si Britannicus fut réellement empoisonné, comment se fait-il que l'esclave dégustateur n'éprouva point les effets du poison? Britannicus, dit-on, était atteint d'épilepsie depuis son enfance, et peut-être qu'un de ces accès....

—Oui, oui, voilà ce que dit Néron!... et c'est en ceci qu'éclata son infernale prudence.

—Oui, toutes les boissons, tous les mets que touchait Britannicus étaient dégustés auparavant; mais on lui présenta un breuvage si chaud que l'esclave put bien le goûter, mais que l'enfant ne put le boire; alors on versa de l'eau froide dans le verre, et c'est dans cette eau froide qu'était le poison. Oh! poison rapide et habilement préparé, car Britannicus, sans jeter un cri, sans pousser une plainte, ferma les yeux et se renversa en arrière. Quelques imprudents s'enfuirent!... mais les plus adroits demeurèrent, tremblants et pâles, et devinant tout. Quant à Néron, qui chantait à ce moment, il se pencha sur son lit, et, regardant Britannicus:

—Ce n'est rien, dit-il, dans un instant la vue et le sentiment lui reviendront. Et il continua de chanter. Et cependant, il avait pourvu d'avance aux apprêts funéraires, un bûcher était dressé dans le Champ-de-Mars; et, la même nuit, le cadavre, tout marbré de taches violettes, y fut porté. Mais, comme si les dieux refusaient d'être complices du fratricide, trois fois la pluie qui tombait par torrents éteignit le bûcher! Alors Néron fit couvrir le corps de poix et de résine; une quatrième tentative fut faite, et cette fois le feu, en consumant le cadavre, sembla porter au ciel, sur une colonne ardente, l'esprit irrité de Britannicus!

—Mais Burrhus! mais Sénèque!... s'écria Acté.

—Burrhus! Sénèque! reprit avec amertume la femme inconnue; on leur mit de l'argent plein les mains, de l'or plein la bouche, et ils se turent!...

—Hélas! hélas! murmura Acté.

—De ce jour, continua celle à qui tous ces secrets terribles semblaient être familiers, de ce jour Néron fut le noble fils des Aenobarbus, le digne descendant de cette race à la barbe de cuivre, au visage de fer et au cœur de plomb: de ce jour, il répudia Octavie, à qui il devait l'empire, l'exila dans la Campanie, où il la fit garder à vue, et, livré entièrement aux cochers, aux histrions et aux courtisanes, il commença cette vie de débauches et d'orgies qui depuis deux ans épouvante Rome. Car celui que tu aimes, jeune fille, ton beau vainqueur olympique, celui que tout le monde appelle son empereur, celui que les courtisans adorent comme un dieu, lorsque la nuit est venue, sort de son palais déguisé en esclave, et, la tête coiffée d'un bonnet d'affranchi, court, soit au pont Milvius, soit dans quelque taverne de la Suburrane, et là, au milieu des libertins et des prostituées, des portefaix, des bateleurs, au son des cymbales d'un prêtre de Cybèle ou de la flûte d'une courtisane, le divin César chante ses exploits guerriers et amoureux; puis, à la tête de cette troupe chaude de vin et de luxure, parcourt les rues de la ville, insultant les femmes, frappant les passants, pillant les maisons, jusqu'à ce qu'il rentre enfin au palais d'or, rapportant parfois sur son visage les traces honteuses qu'y a laissées le bâton infâme de quelque vengeur inconnu.

—Impossible! impossible! s'écria Acté, tu le calomnies!