—Depuis ce matin seulement je sais que Lucius et Néron ne sont qu'un même homme, et que mon amant est l'empereur. Fille de la Grèce antique, j'ai été séduite par la beauté, par l'adresse, par la mélodie. J'ai suivi le vainqueur des jeux; j'ignorais que ce fût le maître du monde!...

—Et maintenant, reprit l'étrangère avec un regard plus fixe et une voix plus vibrante encore, tu sais que c'est Néron; mais sais-tu ce que c'est que Néron?

—J'ai été habituée à le regarder comme un dieu, répondit Acté.

—Eh bien, continua l'inconnue en s'asseyant, je vais te dire ce qu'il est, car c'est bien le moins que la maîtresse connaisse l'amant, et l'esclave le maître.

—Que vais-je entendre? murmura la jeune fille.

—Lucius était né loin du trône: il s'en rapprocha par une alliance, il y monta par un crime.

—Ce ne fut pas lui qui le commit, s'écria Acté.

—Ce fut lui qui en profita, répondit froidement l'inconnue. D'ailleurs, la tempête qui avait abattu l'arbre avait respecté le rejeton. Mais le fils alla bientôt rejoindre le père: Britannicus se coucha près de Claude, et cette fois-ci, ce fut bien Néron qui fut le meurtrier.

—Oh! qui peut dire cela? s'écria Acté; qui peut porter cette terrible accusation?

—Tu doutes, jeune fille? continua la femme inconnue, sans que son accent changeât d'expression, veux-tu savoir comment la chose se fit? Je vais te le dire. Un jour que, dans une chambre voisine de celle où se tenait la cour d'Agrippine, Néron jouait avec de jeunes enfants, et que parmi ceux-ci jouait aussi Britannicus, il lui ordonna d'entrer dans la chambre du repas et de chanter des vers aux convives, croyant intimider l'enfant et lui attirer les rires et les huées de ses courtisans. Britannicus reçut l'ordre et y obéit: il entra vêtu de blanc dans la salle du triclinium, et, s'avançant pâle et triste au milieu de l'orgie, d'uns voix émue et les larmes dans les yeux, il chanta ces vers qu'Ennius, notre vieux poète, met dans la bouche d'Astyanax: