Là commença pour Acté une nouvelle opération aussi étrange, mais déjà moins imprévue et moins douloureuse que celle du caldarium! Ce fut le massage, cette voluptueuse habitude que les Orientaux ont empruntée aux Romains et conservée jusqu'à nos jours. Deux nouvelles esclaves, habiles à cet exercice, commencèrent à la presser et à la pétrir jusqu'à ce que ses membres fussent devenus souples et flexibles; alors elles lui firent craquer les unes après les autres toutes les articulations, sans douleur et sans effort; après quoi, prenant dans de petites ampoules de corne de rhinocéros de l'huile et des essences parfumées, elles lui en frottèrent tout le corps, puis elles l'essuyèrent d'abord avec une laine fine, ensuite avec la mousseline la plus douce d'Égypte, et enfin avec des peaux de cygnes dont on avait arraché les plumes, et auxquelles on n'avait laissé que le duvet.

Pendant tout le temps qu'avait duré ce complément de sa toilette, Acté était restée les yeux à demi-fermés, plongée dans une extase langoureuse, sans voix et sans pensées, en proie à une somnolence douce et bizarre, qui lui laissait seulement la force de sentir une plénitude d'existence inconnue jusqu'alors. Non seulement sa poitrine s'était dilatée, mais encore à chaque aspiration il lui semblait que la vie affluait en elle par tous les pores. C'était une impression physique si, puissante et si absolue, que non seulement elle put effacer les souvenirs passés, mais encore combattre les douleurs présentes: dans une pareille situation, il était impossible de croire au malheur, et la vie se présentait à l'esprit de la jeune fille comme une suite d'émotions douces et charmantes, échelonnées sans formes palpables dans un horizon vague et merveilleux!

Au milieu de ce demi-sommeil magnétique, de cette rêverie sans pensées, Acté entendit s'ouvrir une porte de la chambre au fond de laquelle elle était couchée; mais comme, dans l'état bizarre où elle se trouvait, tout mouvement lui semblait une fatigue, elle ne se retourna même point, pensant que c'était quelqu'une de ses esclaves qui entrait; elle demeura donc les yeux à demi-ouverts, écoutant venir vers son lit des pas lents et mesurés, dont chacun, chose étrange, paraissait, à mesure qu'ils s'approchaient, retentir en elle-même; alors elle fit avec effort un mouvement de tête, et dirigeant son regard du côté du bruit, elle vit s'avancer, majestueuse et lente, une femme entièrement revêtue du costume des matrones romaines, et couverte d'une longue stole qui descendait de sa tête jusqu'à ses talons: arrivée près du lit, cette espèce d'apparition s'arrêta, et la jeune fille sentit se fixer sur elle un regard profond et investigateur, auquel, comme à celui d'une devineresse, il lui eût semblé impossible de rien cacher. La femme inconnue la regarda ainsi un instant en silence, puis d'une voix basse, mais sonore cependant, et dont chaque parole pénétrait, comme la lame glacée d'un poignard, jusqu'au cœur de celle à qui elle s'adressait:

—Tu es, lui dit-elle, la jeune Corinthienne qui as quitté ta patrie et ton père pour suivre l'empereur, n'est-ce pas?

Toute la vie d'Acté, bonheur et désespoir, passé et avenir, était renfermée dans ces quelques paroles, de sorte qu'elle se sentit inonder tout à coup comme d'un flux de souvenirs; son existence de jeune fille cueillant des fleurs sur les rives de la fontaine Pyrène; le désespoir de son vieux père lorsque le lendemain des jeux il l'avait appelée en vain; son arrivée à Rome où s'était révélé à elle le terrible secret que lui avait caché jusque-là son impérial amant; tout cela reparut vivant derrière le voile enchanté que soulevait le bras glacé de cette femme. Acté jeta un cri, et couvrant sa figure avec ses deux mains:

—Oh! oui, oui, s'écria-t-elle avec des sanglots, oui, je suis cette malheureuse!...

Un moment de silence succéda à cette demande et à cette réponse, moment pendant lequel Acté n'osa point rouvrir les yeux, car elle devinait que le regard dominateur de cette femme continuait de peser sur elle: enfin, elle sentit que l'inconnue lui prenait la main dont elle s'était voilé le visage, et croyant deviner dans son étreinte, toute froide et indécise qu'elle était, plus de pitié que de menace, elle se hasarda à soulever sa paupière mouillée de larmes. La femme inconnue la regardait toujours.

—Écoute, continua-t-elle avec ce même accent sonore, mais cependant plus doux, le destin a d'étranges mystères; il remet parfois aux mains d'un enfant le bonheur ou l'adversité d'un empire: au lieu d'être envoyée par la colère des dieux, peut-être es-tu choisie par leur clémence.

—Oh! s'écria Acté, je suis coupable, mais coupable d'amour et voilà tout; je n'ai pas dans le cœur un sentiment mauvais! et ne pouvant plus être heureuse, je voudrais du moins voir tout le monde heureux!... Mais je suis bien isolée, bien faible et bien impuissante. Indique-moi ce que je puis faire et je le ferai!...

—D'abord, connais-tu celui auquel tu as confié ta destinée?