OTHELLO.—Venez, allons à la citadelle: j'ai des nouvelles, amis, nos guerres sont terminées: les Turcs sont engloutis. Comment se portent nos vieilles connaissances de l'île?—Mon amour, vous êtes bien accueillie en Chypre: j'ai trouvé beaucoup d'affection parmi eux. O ma chère, je parle à tort et à travers, je suis fou de joie. Bon Jago, je te prie; va au port, et fais débarquer mon bagage: amène avec toi le pilote à la citadelle; c'est un brave marin, et son mérite a droit à nos égards. Viens, Desdémona, encore une fois sois la bienvenue à Chypre!

(Othello et Desdémona sortent avec leur suite.)

JAGO.—Viens me retrouver au port; viens.—On dit que les hommes pusillanimes, quand ils sont amoureux, ont plus de courage qu'ils n'en ont reçu de la nature. Si donc tu as du coeur, écoute-moi. Le lieutenant veille cette nuit au corps de garde: avant tout, je dois te prévenir que Desdémona est décidément éprise de lui.

RODERIGO.—De lui? cela n'est pas possible.

JAGO.—Mets ainsi le doigt sur tes lèvres, et laisse ton âme s'instruire. Remarque avec quelle violence elle a d'abord aimé le More; et pourquoi? pour ses forfanteries, et les mensonges bizarres qu'il lui débitait. L'aimera-t-elle toujours pour ce bavardage? garde-toi de le penser. Il faut à ses yeux quelque chose qui nourrisse son amour; et quel plaisir trouvera-t-elle à regarder le diable?—Quand la jouissance a refroidi le sang, pour l'enflammer de nouveau et redonner à la satiété de nouveaux désirs, il faut de l'agrément dans la figure, de la sympathie d'âge, de goûts, de beauté, toutes choses qui manquent au More. Faute de ces convenances nécessaires, sa délicatesse va sentir qu'elle a été abusée; bientôt son coeur commencera à se soulever, elle se dégoûtera du More, et le détestera: la nature elle-même saura bien l'instruire, et la pousser à quelque nouveau choix. Maintenant, Roderigo, cela convenu (et c'est une conséquence naturelle, et qui n'est pas forcée), quel homme est placé aussi près de cette bonne fortune que Cassio? C'est un drôle très-bavard; sa conscience ne va pas plus loin qu'à lui faire prendre des formes décentes et convenables, pour satisfaire plus sûrement ses désirs cachés et ses penchants déréglés. Non, nul n'est mieux placé que lui: le drôle est adroit et souple, habile à saisir l'occasion: il sait feindre et revêtir les apparences de toutes les qualités qu'il n'a pas. C'est un fourbe diabolique: d'ailleurs le drôle est beau, jeune; il a tout ce que cherchent la folie et les esprits sans expérience. C'est un fourbe accompli, dangereux comme la peste, et déjà la femme a appris à le connaître.

RODERIGO.—Je ne puis croire ce que vous dites; elle est du naturel le plus vertueux.

JAGO.—Fausse monnaie! le vin qu'elle boit est fait de raisin. Si elle avait été si vertueuse, elle n'eût jamais aimé le More. Pure grimace! Ne l'avez-vous pas vue jouer avec la main de Cassio? ne l'avez-vous pas remarqué?

RODERIGO.—Oui, je l'ai vu; mais c'était une pure politesse.

JAGO.—Pure corruption; j'en jure par cette main: c'est le prélude mystérieux de toute l'histoire des voluptés et des pensées impures. Leurs lèvres s'approchaient de si près que leurs haleines s'embrassaient: pensées honteuses, Roderigo! quand ces avances mutuelles ouvrent ainsi la voie, les actions décisives suivent de près, comme un dénoûment infaillible. Allons donc...—Mais seigneur, laissez-moi vous diriger. Je vous ai amené de Venise; veillez cette nuit; voici la consigne que je vous impose: Cassio ne vous connaît point; je ne serai pas loin de vous; trouvez quelque occasion d'irriter Cassio, soit en prenant un ton haut, soit en vous moquant de sa discipline, ou sur tout autre prétexte qu'il vous plaira: le moment vous le fournira mieux que moi.

RODERIGO.—Soit.