JAGO.—Mais, de gagner votre lit et de dormir.
RODERIGO.—Je veux à l'instant me noyer.
JAGO.—Oh! si vous vous noyez, je ne vous aimerai plus après; et pourquoi, homme insensé?
RODERIGO.—C'est folie de vivre quand la vie est un tourment: et quand la mort est notre seul médecin, alors nous avons une ordonnance pour mourir.
JAGO.—O lâche! depuis quatre fois sept ans j'ai promené ma vue sur ce monde; et, depuis que j'ai su discerner un bienfait d'une injure, je n'ai pas encore trouvé d'homme qui sût bien s'aimer lui-même. Plutôt que de dire que je veux me noyer pour l'amour d'une fille[6], je changerais ma qualité d'homme contre celle de singe.
Note 6: [(retour) ]
A guinea-hen; littéralement, une poule de Guinée. C'était une expression usitée du temps de Shakspeare, pour désigner une fille publique.
RODERIGO.—Que puis-je faire? Je l'avoue, c'est une honte que d'être épris de la sorte; mais il n'est pas au pouvoir de la vertu de m'en corriger.
JAGO.—La vertu! baliverne: c'est de nous-mêmes qu'il dépend d'être tels ou tels. Notre corps est le jardin, notre volonté le jardinier qui le cultive. Que nous y semions l'ortie ou la laitue, l'hysope ou le thym, des plantes variées ou d'une seule espèce; que nous le rendions stérile par notre oisiveté, ou que notre industrie le féconde, c'est en nous que réside la puissance de donner au sol ses fruits, et de changer à notre gré. Si la balance de la vie n'avait pas le poids de la raison à opposer au poids des passions, la fougue du sang et la bassesse de nos penchants nous porteraient aux plus absurdes inconséquences; mais nous avons la raison pour calmer la fureur des sens, émousser l'aiguillon de nos désirs, et dompter nos passions effrénées; d'où je conclus que ce que vous appelez amour est une bouture ou un rejeton.
RODERIGO.—Cela ne peut être.
JAGO.—C'est uniquement un bouillonnement du sang que permet la volonté. Allons, soyez homme. Vous noyer! Noyez les chats et les petits chiens aveugles. J'ai fait profession d'être votre ami; et je proteste que je suis attaché à votre mérite par des câbles solides. Jamais je n'aurais pu vous être plus utile qu'à présent. Mettez de l'argent dans votre bourse; suivez ces guerres; déguisez votre bonne grâce sous une barbe empruntée. Je le répète, mettez de l'argent dans votre bourse. Il est impossible que la passion de Desdémona pour le More dure longtemps;... mettez de l'argent dans votre bourse;... ni la sienne pour elle. Le début en fut violent: vous verrez cela finir par une rupture aussi brusque.—Mettez seulement de l'argent dans votre bourse... Ces Mores sont changeants dans leurs volontés... Remplissez votre bourse d'argent... La nourriture qu'il trouve aujourd'hui aussi délicieuse que les sauterelles, bientôt lui semblera aussi amère que la coloquinte... Elle doit changer, car elle est jeune; dès qu'elle sera rassasiée des caresses du More, elle verra l'erreur de son choix... Elle doit changer; elle le doit; ainsi mettez de l'argent dans votre bourse. Si vous voulez absolument vous damner, faites-le d'une manière plus agréable qu'en vous noyant... Recueillez autant d'argent que vous pouvez. Si le sacrement et un voeu fragile, contracté entre un barbare vagabond et une rusée Vénitienne, ne sont pas plus forts que mon esprit et toute la bande de l'enfer, vous la posséderez: ainsi ramassez de l'argent. La peste soit de la noyade, il est bien question de cela! Faites-vous pendre s'il le faut, en satisfaisant vos désirs, plutôt que de vous noyer en vous passant d'elle.