ARIEL, à part.—Maître, tout cet ouvrage, je l'ai fait depuis que tu ne m'as vu.

PROSPERO, à part.—L'adroit petit lutin!

ALONZO.—Ce ne sont point là des événements naturels: l'extraordinaire va croissant et s'ajoutant à l'extraordinaire. Dites, comment êtes-vous venus ici?

LE BOSSEMAN.—Si je croyais être bien éveillé, seigneur, je tâcherais de vous le dire. Nous étions endormis, morts, et (comment? nous n'en savons rien) tous jetés sous les écoutilles. Là, il n'y a qu'un moment, des sons étranges et divers, des rugissements, des cris, des hurlements, des cliquetis de chaînes qui s'entre-choquaient, et beaucoup d'autres bruits tous horribles, nous ont réveillés. Nous ne faisons qu'un saut hors de là, et nous revoyons dans son assiette23 et remis à neuf notre royal, notre bon et brave navire: notre maître bondit de joie en le regardant. En un clin d'oeil, pas davantage, s'il vous plaît, nous avons été séparés des autres, et, encore tout assoupis, amenés ici comme dans un songe.

Note 23:

On dit qu'un vaisseau est en assiette quand il a toutes ses qualités, et qu'il est dans la meilleure situation possible.

ARIEL, à part.—Ai-je bien fait mon devoir?

PROSPERO, à part.—A ravir! La diligence en personne! Tu vas être libre.

ALONZO.—Voilà le plus surprenant dédale où jamais aient erré les hommes! Il y a dans tout ceci quelque chose au delà de ce qu'a jamais opéré la nature. Il faut qu'un oracle nous instruise de ce que nous en devons penser.

PROSPERO.—Seigneur, mon suzerain, ne fatiguez point votre esprit à agiter en lui-même la singularité de ces événements: nous choisirons, et dans peu, un instant de loisir où je vous donnerai à vous seul (et vous le trouverez raisonnable) l'explication de tout ce qui est arrivé ici; jusque-là soyez tranquille, et croyez que tout est bien.—Approche, esprit; délivre Caliban et ses compagnons, lève le charme. (Ariel sort.)—Eh bien! comment se trouve mon gracieux seigneur? Il vous manque encore de votre suite quelques malotrus que vous oubliez.

(Rentre Ariel, chassant devant lui Caliban, Stephano et Trinculo, vêtus des habits qu'ils ont volés.)