CAMPEGGIO.--Vos craintes vont plus loin.

CATHERINE.--Ai-je donc (laissez-moi parler pour moi, puisque la vertu ne trouve point d'ami), ai-je vécu si longtemps son épouse, son épouse fidèle, et j'ose le dire sans vaine gloire, exempte du plus léger soupçon! ai-je toujours accueilli le roi d'un coeur plein de tendresse! l'ai-je, après le ciel, aimé plus que tout au monde! lui ai-je obéi sans réserve! ai-je porté pour lui la tendresse jusqu'à la superstition, oubliant presque mes prières pour le soin de lui complaire! et cela pour m'en voir ainsi récompensée? Cela n'est pas bien, milords. Trouvez-moi une femme toujours constante dans l'affection de son époux, une femme qui n'ait jamais eu, même en songe, un plaisir qui ne fût pas le sien, et au mérite de cette femme, lorsqu'elle aura fait tout ce qui est possible, j'ajouterai encore une vertu.... une extrême patience.

WOLSEY.--Madame, vous vous écartez du but avantageux que nous vous proposons.

CATHERINE.--Milord, je n'ose me rendre coupable du crime d'abandonner volontairement le noble titre auquel m'a unie votre maître; la mort seule pourra me séparer de ma dignité.

WOLSEY.--Je vous prie, écoutez-moi.

CATHERINE.--Plût au ciel que mes pas n'eussent jamais foulé cette terre anglaise, que je n'eusse jamais éprouvé les flatteries qui y voient le jour! Vous avez des visages d'anges; mais le ciel connaît vos coeurs. Que vais-je maintenant devenir, infortunée que je suis? Je suis la femme la plus malheureuse qu'il y ait au monde. (A ses femmes.) Hélas! mes pauvres amies, quel est votre sort maintenant, naufragées sur un royaume où je ne trouve ni pitié, ni ami, ni espoir, aucun parent qui pleure sur moi, où l'on m'accorde à peine un tombeau, où, comme la tige du lis, qui fleurissait jadis reine de la prairie, je vais pencher la tête et mourir?

WOLSEY.--Si Votre Grâce voulait seulement se laisser persuader que nos vues sont honnêtes, vous trouveriez plus de consolation. Pourquoi voudrions-nous, vertueuse dame, vous faire tort dans cette affaire? à quelle fin? Hélas! nos places et le caractère de notre état, tout repousse cette idée. Nous sommes destinés à guérir de tels chagrins et non à les faire naître. Au nom de la vertu, considérez ce que vous faites; combien vous vous nuisez à vous-même et vous exposez à vous voir séparée tout à fait du roi par cette conduite. Le coeur des rois caresse l'obéissance tant ils en sont amoureux! mais ils se soulèvent contre les esprits opiniâtres et se montrent terribles comme la tempête. Je sais que vous avez un doux et noble caractère, une âme égale comme le calme; je vous en conjure, daignez nous croire ce que nous faisons profession d'être, des médiateurs de paix, vos amis et vos serviteurs.

CAMPEGGIO.--Madame, vous l'éprouverez. Vous faites tort à vos vertus par ces craintes d'une faible femme. Une âme noble, telle que vous a été donnée la vôtre, rejette toujours loin d'elle de pareilles défiances, comme une monnaie trompeuse. Le roi vous aime; prenez bien garde de perdre cet avantage. Quant à nous, s'il vous plaît de vous confier à nos soins dans cette affaire, nous sommes prêts à déployer tous nos efforts pour votre service.

CATHERINE.--Faites ce que vous jugerez à propos, milords, et je vous en supplie, pardonnez-moi si je ne me suis pas conduite comme je l'aurais dû. Vous le savez, je suis une femme dépourvue de l'esprit nécessaire pour faire une réponse convenable à des hommes tels que vous. Je vous prie, portez mes hommages à Sa Majesté, il a encore mon coeur, et il aura mes prières, tant que ma vie m'appartiendra. Venez, vénérables prélats, gratifiez-moi de vos avis, elle vous les demande aujourd'hui celle qui ne songeait guère, lorsqu'elle mit les pieds dans cette cour, qu'elle dût un jour payer si cher ses grandeurs!

(Ils sortent.)