CATHERINE.--Ce que j'en ai en Angleterre m'est de bien peu d'avantage. Pouvez-vous penser, milords, qu'aucun Anglais ose me donner conseil? ou s'il s'en trouvait quelqu'un qui fût assez insensé pour me servir loyalement, pensez-vous, lorsqu'on saurait qu'il me soutient contre la volonté de Sa Majesté, qu'il vécût longtemps sous sa domination? Non, non, mes amis, ceux qui doivent par leurs conseils écarter mes afflictions, ceux à qui doit s'attacher ma confiance, ne vivent point ici; ils sont, ainsi que toutes mes autres consolations, loin d'ici, dans mon pays, milords.
CAMPEGGIO.--Je voudrais que Votre Majesté voulût faire trêve à ses chagrins et accepter mon conseil.
CATHERINE.--Quel conseil, milord?
CAMPEGGIO.--Remettez votre cause à la protection et à la bonté du roi. Il vous aime, il est généreux: votre honneur et votre cause y gagneraient beaucoup; car si vous la perdez devant la loi, vous vous séparez de lui disgraciée.
WOLSEY.--Le cardinal vous parle avec sagesse.
CATHERINE.--Vous m'apprenez ce que vous souhaitez tous deux, ma ruine. Est-ce là votre conseil chrétien?--Loin de moi, tous deux! Le ciel est encore au-dessus de tout. Là siége un juge qu'aucun roi ne peut corrompre.
CAMPEGGIO.--Votre colère vous trompe sur nos intentions.
CATHERINE.--La honte en est à vous. Je vous ai pris pour deux saints personnages; oui, sur mon âme, deux vertus cardinales; mais vous êtes, je le crains bien, des péchés cardinaux, et des coeurs faux. Par l'honneur! amendez-vous, milords.--Sont-ce là vos consolations, le cordial que vous apportez à une malheureuse femme, à une femme sans secours au milieu de vous, raillée, outragée? Je ne vous souhaiterai pas la moitié de mes misères: j'ai plus de charité: mais souvenez-vous que je vous ai avertis: prenez garde, au nom du ciel, prenez garde qu'enfin le poids de mes chagrins ne retombe tout à la fois sur vous.
WOLSEY.--Madame, c'est un vrai délire. Vous tournez à mal le bien que nous vous offrons.
CATHERINE.--Et vous, vous me réduisez à rien. Malheur sur vous, et sur tous les hypocrites tels que vous! Voudriez-vous (si vous aviez quelque sentiment de justice, quelque pitié, si vous étiez autre chose que des habits d'hommes d'église), voudriez-vous que je remisse ma faible cause entre les mains de celui qui me hait? Hélas! il m'a déjà bannie de son lit, et il y avait longtemps qu'il m'avait bannie de son coeur. Je suis vieille, milords, et ne suis plus sa compagne que pour l'obéissance? Que puis-je craindre de pis qu'un état si misérable? Étudiez-vous donc à me faire un malheur qui l'égale.