GRIFFITH.--Madame, on vous somme de revenir.

CATHERINE.--Qu'avez-vous besoin d'y faire attention? Je vous prie, songez à vos affaires, et quand on vous appellera, retournez. Que Dieu veuille me secourir! Ils me vexent au point de me faire perdre patience.--Je vous prie, avancez; je ne veux point rester. Non, et jamais on ne me reverra une autre fois comparaître dans aucune de leurs cours pour cette affaire.

(Sortent la reine, Griffith et le reste de sa suite.)

LE ROI HENRI.--Fais ce que tu voudras, Catherine.--S'il se trouve un homme dans le monde entier qui ose avancer qu'il possède une meilleure épouse, qu'il ne soit jamais cru en rien pour avoir avancé un mensonge en ce point. Si tes rares qualités, ton aimable douceur, ton angélique et céleste résignation, cet art d'une épouse d'obéir avec dignité, et tes vertus souveraines et religieuses pouvaient parler et te peindre, tu serais toi seule la reine de toutes les reines de la terre. Sa naissance est illustre, et elle s'est toujours conduite à mon égard d'une manière digne de sa haute noblesse.

WOLSEY.--Gracieux souverain, je requiers très-humblement Votre Majesté de vouloir bien déclarer en présence de toute cette assemblée (car il est juste que je sois dégagé au lieu même où j'ai été lié et dépouillé, quoique je n'y reçoive pas une entière satisfaction), si jamais j'ai entamé la proposition de cette affaire à Votre Majesté, ou jeté dans votre chemin quelque scrupule qui pût vous amener à la mettre en question, ou si jamais, autrement qu'avec des actions de grâces à Dieu pour nous avoir donné une telle reine, je vous ai parlé d'elle et dit le moindre mot qui pût porter préjudice à sa grandeur actuelle, ou faire tort à sa vertueuse personne.

LE ROI HENRI.--Milord cardinal, je vous décharge du reproche; oui, sur mon honneur, je vous en absous pleinement. Vous n'avez pas besoin d'être averti que vous avez beaucoup d'ennemis qui ne savent pas pourquoi ils le sont, mais qui, comme les roquets d'un village, aboient lorsqu'ils entendent leurs camarades en faire autant; quelques-uns d'eux auront irrité la reine contre vous. Vous voilà excusé; mais voulez-vous être encore plus amplement justifié? J'ajouterai que vous avez toujours souhaité qu'on assoupît cette affaire; jamais vous n'avez désiré qu'on l'entreprît; et même souvent, et très-souvent, vous avez opposé des obstacles à ses progrès.--C'est sur mon honneur que je dis ce qui en est de milord cardinal sur cet article, et qu'ainsi je le lave de toute imputation.--À présent, pour ce qui m'a porté à cette démarche, j'oserai vous demander de me donner quelques moments et votre attention. Suivez l'enchaînement des choses: voici comme cela est venu.--Faites bien attention.--D'abord ma conscience a été atteinte d'une alarme, d'un scrupule, d'une syndérèse, sur certains mots prononcés par l'évêque de Bayonne, alors ambassadeur de France, qui avait été envoyé ici pour traiter d'un mariage entre le duc d'Orléans et notre fille Marie. Pendant la négociation de cette affaire, avant que rien fût résolu, il demanda (je parle de l'évêque) un délai pendant lequel il pût avertir le roi son maître de consulter si notre fille était légitime, étant sortie de notre mariage actuel avec une douairière qui avait été l'épouse de notre frère. Ce délai demandé ébranla l'intérieur de ma conscience avec une force capable de la déchirer, et fit trembler toute la région de mon coeur. Cette idée s'ouvrit ainsi une si large route, que, sous ses auspices, une foule de considérations accumulées vint se presser dans mon âme. D'abord je m'imaginai que le Ciel avait cessé de me sourire: il avait ordonné à la nature que le sein de mon épouse, s'il venait à concevoir de moi un enfant mâle, ne lui prêtât pas plus de vie que le tombeau n'en donne aux morts. Ses enfants mâles étaient tous morts là où ils avaient été conçus, ou peu de temps après avoir respiré l'air de ce monde. Il me vint donc en pensée que c'était un jugement de Dieu sur moi, et que mon royaume, qui mérite bien le plus digne héritier de l'univers entier, ne devait pas obtenir de moi une pareille joie. Par une suite toute naturelle, je considérai le danger où j'exposais mes royaumes par ce défaut de lignée, et cette pensée me fit souffrir des transes cruelles. Ainsi ballotté sur la mer orageuse de ma conscience, je dirigeai ma marche vers ce remède dont l'objet nous rassemble ici en ce jour: c'est-à-dire que je voulus éclairer ma conscience que je sentais cruellement malade, et qui n'est pas bien guérie encore, en demandant l'avis de tous les vénérables pères et des savants docteurs de ce pays.--Et d'abord, j'eus une première conférence privée avec vous, milord de Lincoln: vous vous souvenez de quel poids accablant j'étais oppressé lorsque je commençai à vous en faire la première ouverture.

LINCOLN.--Je m'en souviens très-bien, mon souverain.

LE ROI HENRI.--J'ai parlé longtemps.--Veuillez dire vous-même jusqu'à quel point vous avez éclairé mes doutes.

LINCOLN.--Avec le bon plaisir de Votre Majesté, la question me frappa tellement au premier abord, à cause de son extrême importance, et de ses dangereuses conséquences, que je confiai au doute mes plus hardis conseils, et que je pressai Votre Majesté de prendre la marche que vous suivez dans cette cour.

LE ROI HENRI.--Je m'adressai ensuite à vous, milord de Cantorbéry, et j'obtins de vous la permission de faire cette convocation.--Je n'ai laissé aucun des membres respectables de cette cour sans lui demander son avis; et je procédai d'après votre consentement particulier à tous, signé de votre main et scellé de votre sceau. Ainsi, allez en avant; car je n'ai point été poussé à ceci par aucun dégoût contre la personne de la bonne reine, mais par la force poignante des motifs que je viens d'exposer. Prouvez que notre mariage est légitime, et sur notre vie, sur notre dignité royale, nous sommes satisfaits d'achever le reste du cours de notre vie mortelle avec elle, avec Catherine, notre reine, et nous la préférons à la plus parfaite créature choisie entre toutes celles de la terre.