OSRICK.—Furieusement, mon seigneur! Tout à fait étouffant,... comme si... je ne saurais dire à quel point[57]. Mon seigneur, Sa Majesté m'a donné ordre de vous mander gu'Elle a fondé sur votre tête une grande gageure. Voici, monsieur, de quoi il s'agit.....
HAMLET, le pressant de mettre son chapeau.—Je vous supplie, n'oubliez pas que....
OSRICK.—Non, mon bon seigneur; pour ma propre commodité, je vous jure.... Monsieur, l'on a vu, depuis peu, arriver à la cour Laërtes, un galant homme des plus accomplis, croyez-moi; il a cent perfections qui le tirent merveilleusement du commun; il est d'une grande douceur de commerce et fait grande figure dans le monde. En vérité, pour parler de lui selon les sentiments qui lui sont dus, il est la Carte et l'Almanach de la Galanterie[58], car vous trouverez en lui l'extrait de tous les mérites[59] qu'un galant homme aime à contempler.
Note 57:[ (retour) ] On dirait le Grec de Juvénal: «Si, au temps de la brume, tu demandes un peu de feu, il endosse son manteau; si tu dis: j'étouffe, il sue.»
Note 58:[ (retour) ] Osrick parle ici de Laërtes presque comme Ophélia parlait de Hamlet (acte III, sc. I, vers la fin). Comparez les deux passages. Le langage d'Ophélia est à peine moins subtil, à peine moins singulier; mais quelle différence d'accent! Là, il y a passion et poésie; ici, il n'y a que politesse d'étiquette et laborieux raffinement d'une exagération banale. On sent bien qu'Ophélia ne parlerait ainsi de personne autre; Osrick parlerait ainsi de tout le monde. En disant que Laërtes est la Carte et l'Almanach de la Galanterie, pour dire qu'il est le modèle des courtisans, Osrick fait allusion à ces manuels des belles manières et du beau style, où se complurent les euphuïstes comme les précieuses. De même, dans la comédie de Somaize, les Véritables Précieuses (sc. IV), Isabelle dit: «Voyez qu'il a bien sucé tout ce que la la Carte de Coquetterie lui a pu dogmatiser de tendresse!» et Somaize encore, dans le Dictionnaire des Précieuses, cite l'Almanach d'Amour comme faisant assez voir que l'auteur aime et réussit bien à la galanterie.
Note 59:[ (retour) ] Somaize, Dictionnaire des Précieuses: «Mademoiselle une telle a beaucoup d'esprit; mademoiselle une telle est un extrait de l'esprit humain.» Nous pourrions à chaque ligne indiquer un renvoi, pour les tournures de phrases comme pour les mots; mais le lecteur s'en fatiguerait vite, et avec raison.
HAMLET.—Monsieur, son portrait ne souffre point indigence d'éloges à être tracé par vous. Ce n'est pas que je ne sache bien que, si l'on se piquait de faire l'anatomie et tout l'inventaire de ce gentilhomme, s'il est permis de s'exprimer ainsi, on ne laisserait pas de stupéficier l'arithmétique de la mémoire, encore que l'on ne fît que voguer derrière lui et chercher le vent ça et là au prix de son rapide sillage[60]. Mais sans mentir ni le pousser trop avant dans le rang favori de notre pensée, je le tiens pour une âme du premier ordre, et le concert de ses qualités a tant d'étrange et d'inouï que, pour donner dans le vrai de la chose, il n'a son pareil que dans son miroir, et tout autre qui voudrait lui ressembler n'irait qu'à doubler son ombre, rien de plus.
Note 60:[ (retour) ] Là est le seul euphuïsme de cette scène que nous n'ayons pas retrouvé dans la langue des précieux; mais qui s'étonnerait de voir les Anglais plus maritimes que nous, même dans l'ancien patois de leurs gens de cour? Le mot du texte est technique, to yaw; en français: donner des embardées, c'est-à-dire des mouvements alternatifs de rotation, de droite à gauche et de gauche à droite, que le vent ou un courant considérable imprime à l'avant d'un navire.
OSRICK.—Votre Seigneurie parle de lui à coup sûr.
HAMLET.—Mais quelles affaires, monsieur? Pourquoi encapucinons-nous ce galant homme dans la rudesse indue de nos paroles?