Ces méditations avaient un caractère plutôt biographique. Je faisais l’histoire de tout le bien et de tout le mal qui s’étaient opérés en moi depuis mon enfance, discutant avec moi-même, m’ingéniant à résoudre toute espèce de doute, coordonnant du mieux que je savais toutes mes connaissances, toutes mes idées sur chaque chose.
Lorsque toute la superficie utilisable de la table était pleine d’écriture, je lisais et je relisais ; je méditais sur ce que j’avais déjà médité, et enfin je me décidais (souvent à regret) à tout racler avec mon verre, afin d’avoir encore cette surface prête à recevoir de nouveau mes pensées.
Je continuais ensuite mon histoire, toujours ralentie par des digressions de toute nature, des analyses de tel ou tel point de métaphysique, de morale, de politique, de religion ; et, quand tout était rempli, je recommençais à lire et à relire, puis à racler.
Ne voulant avoir aucun prétexte qui m’empêchât de me redire à moi-même, avec la plus entière fidélité, les faits dont je me souvenais et mes opinions, et prévoyant la possibilité de quelque visite inquisitoriale, j’écrivais dans un jargon, c’est-à-dire avec des transpositions de lettres et des abréviations dont j’avais une très grande habitude. Il ne m’arriva cependant jamais aucune visite semblable, et personne ne s’aperçut que je passais si bien mon triste temps. Quand j’entendais le geôlier ou d’autres ouvrir la porte, je couvrais la petite table d’un linge, et je mettais dessus l’encrier et le petit cahier légal.
CHAPITRE XXVIII
Ce petit cahier avait aussi quelques-unes de mes heures qui lui étaient consacrées, souvent une journée ou une nuit tout entière. Là, j’écrivais des œuvres littéraires. C’est alors que je composai l’Esther d’Engaddi, l’Iginia d’Asti et les chants intitulés : Tancreda, Rosilde, Eligi e Valafrido, Adello, sans compter plusieurs canevas de tragédies et d’autres productions, parmi lesquelles un poème sur la Ligue lombarde et un autre sur Christophe Colomb.
Comme il n’était ni prompt ni facile, quand le petit cahier était terminé, d’obtenir qu’on me le renouvelât, je traçais le premier jet de toute composition sur la petite table, ou sur du papier grossier dans lequel je me faisais apporter des figues sèches ou d’autres fruits. Parfois, en donnant mon dîner à l’un des guichetiers et en lui faisant croire que je n’avais pas faim, je l’amenais à me faire cadeau de quelque feuille de papier. Cela arrivait seulement dans certains cas, lorsque la table était encombrée d’écriture et que je ne pouvais me décider à la racler. Alors je souffrais la faim ; et, quoique le geôlier eût mon argent en dépôt, je ne lui demandais pas à manger de toute la journée, en partie pour qu’il ne soupçonnât pas que j’avais donné mon dîner, en partie pour que le guichetier ne s’aperçût pas que j’avais menti en l’assurant de mon manque d’appétit. Le soir, je me soutenais avec du café très fort, et je suppliais qu’il fût fait par la siora Zanze. C’était la fille du geôlier, qui, lorsqu’elle pouvait le faire en cachette de sa mère, le faisait extraordinairement fort, à tel point que, grâce au vide de mon estomac, il m’occasionnait une espèce de convulsion qui n’était pas douloureuse et qui me tenait éveillé toute la nuit.
Dans cet état de demi-ivresse, je sentais redoubler mes forces intellectuelles ; je faisais de la poésie et je philosophais, et je priais jusqu’à l’aube avec un merveilleux plaisir. Une soudaine lassitude m’assaillait ensuite ; alors je me jetais sur le lit, et malgré les moustiques, qui réussissaient, si bien enveloppé que je fusse, à me sucer le sang, je dormais profondément une heure ou deux.
De pareilles nuits, agitées par du café très fort pris l’estomac vide, et passées dans une si douce exaltation, me semblaient trop bienfaisantes pour que je ne voulusse pas m’en procurer souvent. C’est pourquoi, même sans avoir besoin du papier du guichetier, je prenais assez souvent le parti de ne pas goûter une bouchée du dîner, afin d’obtenir le soir le charme désiré du magique breuvage, heureux quand j’arrivais à mon but ! Plus d’une fois il m’arriva que le café n’avait pas été fait par la compatissante Zanze, et n’était qu’une boisson inefficace. Alors la déception me mettait un peu de mauvaise humeur. Au lieu d’être électrisé, je languissais, je bâillais, je sentais la faim, et je ne pouvais dormir.
Je m’en plaignais ensuite à Zanze, et elle y compatissait. Un jour que je criais contre elle avec aigreur, comme si elle m’avait trompé, la pauvrette se mit à pleurer et me dit : « Monsieur, je n’ai jamais trompé personne, et tout le monde me traite de trompeuse.